Violence terroriste : Dostoïevsky dans les cités

Entretien avec Andrew Hussey sur les liens entre le passé colonial européen et le terrorisme d'aujourd'hui.

Les attentats de Bruxelles et les différents reportages sur Molenbeek ont mis en lumière les relations compliquées de la France et de la Belgique avec leurs anciennes colonies, devenues partenaires et parfois rivales. Pour nous éclairer sur la question, Contrepoints a interrogé Andrew Hussey.

Andrew Hussey est professeur en histoire culturelle à l’institut de l’Université de Londres (Paris). Il écrit régulièrement pour The Observer, New Stateman ou encore Literary Review. Il est l’auteur d’Insurrections en France. Du Maghreb colonial aux émeutes de banlieues, histoire d’une longue guerre (éditions de l’Artilleur).

Peut-on comprendre le terrorisme qui frappe la France et la Belgique sans référence au passé colonial européen ? Faut-il repenser l’ensemble des relations entre pays coloniaux et pays colonisés pour comprendre certaines formes de violence liées à l’immigration qui appartiennent maintenant à notre quotidien ?

husseyEn bien ou en mal, l’Histoire n’est jamais bien loin. Un des principaux problèmes que la France en particulier doit maintenant affronter, mais aussi toutes les autres nations européennes, c’est de rétablir de nouvelles relations avec leurs anciennes colonies. Dans la vague actuelle de violences terroristes, il y a bien sûr d’autres éléments géopolitiques à prendre en compte – la montée de l’État Islamique et le chaos du Moyen-Orient. Mais ceux-ci n’expliquent en rien la nature spécifique du terrorisme en Europe, depuis Madrid en 2004 jusqu’à Bruxelles la semaine dernière. C’est comme si les problèmes géopolitiques étaient joués au niveau local, où ils prennent une signification locale. Vous avez alors les problèmes liés aux banlieues, au racisme, à l’exclusion, etc., mais vous avez aussi ceux qui ont à voir avec les réformes et le développement. La violence meurtrière vicieuse dont nous avons été témoin récemment rappelle plutôt Dostoïevsky. En tant quel telle, elle est liée autant à la psychanalyse qu’aux problèmes sociaux. Et à mon avis, tout ceci est lié aux traumatismes des deux côtés (colonisateurs et colonisés) de l’histoire coloniale.

Le moteur de l’engagement djihadiste de ces jeunes issus de l’immigration tiendrait plus du ressentiment contre la France que de l’islamisme proprement dit ?  

Je pense que ceci est vrai, bien que difficile voire impossible à démêler. L’islamisme est devenu un vecteur de la haine et lui a donné une forme politique évidente. Je suis cependant assez vieux pour me souvenir d’une France où ce n’était pas encore le cas, la génération « beur » des années 1980 était essentiellement à gauche et voulait du changement. L’islamisme s’est accroché dessus comme un virus sur un hôte, le corrompant et l’empoisonnant. Voilà un mélange bien toxique.

Qu’est-ce qui pourrait enrayer la mécanique du ressentiment ?

Cela doit arriver. Ce n’est pas juste un problème de sécurité mais un problème politique de long terme. Selon moi, l’intégration doit arriver, mais c’est générationnel et prendra pas mal de temps. Mais cela doit arriver. L’alternative – une guerre sans fin – est impossible à envisager.