Sirop d’érable québécois : l’État contre les petits producteurs

La vente de sirop d'érable sans passer par l’État a des conséquences fâcheuses pour les petits producteurs.

Par Jasmin Guénette

Homemade maple syrup-Chiot's Run(CC BY-NC 2.0)
Homemade maple syrup-Chiot’s Run(CC BY-NC 2.0)

 

En réponse au déclin du Québec comme champion mondial de la production de sirop d’érable, le ministre de l’Agriculture a rendu public récemment le rapport Gagné, qui prône des changements considérables dans la façon de gérer l’industrie et un affaiblissement de l’emprise de la Fédération des producteurs acéricoles (FPAQ) sur les producteurs.

Le modèle québécois – où la Fédération attribue des quotas pour la production de sirop d’érable – doit évoluer s’il veut survivre, note le rapport. Il s’agit d’un modèle qui, au-delà de ses succès, s’est avéré rigide, technocratique, centralisé et contrôlant.

À l’heure actuelle, un producteur doit obligatoirement faire affaire avec l’agence de vente de la Fédération pour son sirop vendu en vrac dans des contenants de plus de cinq litres. La Fédération prélève 12 cents par litre de sirop produit. Le rapport veut changer tout cela en permettant entre autres aux producteurs de se retirer du système de mise en marché collective, pourvu qu’ils acceptent de payer la taxe à la Fédération.

Le président de la FPAQ, Serge Beaulieu, n’a pas tardé à qualifier le rapport d’inacceptable, biaisé et partisan. Son application mènerait l’industrie du sirop d’érable à sa perte, rien de moins !

Notons toutefois qu’une grande partie des producteurs ne sont pas de l’avis de M. Beaulieu. Bien sûr, près de 1 000 producteurs acéricoles sont venus d’un peu partout à travers la province pour se réunir au Centre des congrès de Québec et devant l’Assemblée nationale pour dénoncer le rapport Gagné, la semaine dernière. Mais en même temps, une page Facebook, celle-ci récemment créée par des acériculteurs qui exigent plus de souplesse de la fédération et qui ont fait l’objet de poursuites par celle-ci, affiche déjà plus de 7 200 membres…

On peut comprendre ces derniers. Ces producteurs de sirop d’érable dissidents se voient saisir leur sirop s’ils revendiquent le droit de vendre librement le fruit de leur labeur. Des gardes de sécurité sont même présents dans certaines cabanes de producteurs qui refusent de rentrer dans le rang.

D’ailleurs, dans les rares cas où un producteur peut vendre un peu de sirop d’érable sans passer par la FPAQ (soit dans des contenants de moins de 5 litres vendus à des particuliers), contourner le monopole ne se fait pas sans heurts. Comme le rapport Gagné le souligne, la Fédération utilise son pouvoir en envoyant sans cesse des demandes administratives.

Sans aucun fondement juridique, la FPAQ va jusqu’à exiger une liste des noms de chaque personne à qui ils ont vendu des contenants de sirop d’érable, à quel prix et en quelle quantité. Ces demandes sont d’ailleurs accompagnées de menaces d’informer la Financière agricole du Québec qu’il y a litige et, qu’advenant un refus de coopérer, les producteurs pourraient ne plus recevoir l’aide offerte par la Financière.

Dans ce système aux allures soviétiques, bien que les producteurs québécois profitent d’une plus grande stabilité des prix et d’une marge de profit plus élevée, ils doivent aussi assumer d’autres effets négatifs comme les délais de paiement, les frais de mise en marché, et les cotisations à payer à la Fédération.

Plus important encore, non seulement ce système brime leur liberté entrepreneuriale et celle de vendre à qui ils veulent, mais il menace à terme la survie de cette industrie. Selon Statistique Canada :

  • Entre 2001-2003 et 2013-2015, la production du Québec aurait augmenté d’à peine 50 %, comparativement à 77 % pour l’Ontario et pas moins de 268 % pour le Nouveau-Brunswick.
  • La part des producteurs québécois est passée de près de 95 % à 90 % de la production canadienne des produits de l’érable. Bien que faible, cette baisse est tout de même révélatrice d’une tendance inquiétante.

Avec une diminution annuelle moyenne de 1,2 % au cours des 10 dernières années, la part des producteurs québécois est passée de 80 % à 70 % du marché mondial. Ce sont principalement les États-Unis et, dans une moindre mesure, le Nouveau-Brunswick, qui en ont bénéficié.

À long terme, on estime que l’augmentation considérable de la consommation américaine sera principalement compensée par la production locale, ce qui, toute chose étant égale par ailleurs, diminuera les parts de marché des producteurs québécois.

Considérant l’essoufflement de la croissance du marché québécois et le nombre inquiétant de témoignages démontrant que les pratiques de la fédération ont acculé certains de ses membres à la faillite, allant parfois même jusqu’à ébranler leur équilibre personnel et psychologique, plusieurs producteurs doivent espérer que le ministre Pierre Paradis respecte son engagement à ne pas « tabletter le rapport ». Bien que ces réformes, ainsi que les 18 autres incluses dans le rapport, ne soient qu’une brèche dans le mur qui sépare les producteurs de la liberté de posséder et de commercialiser leurs produits, il s’agit tout de même d’un pas important dans la bonne direction.

Sur le web