La philosophie, une discipline déchue ?

Hans Olofsson-Philosophers, Louvre(CC BY-NC-ND 2.0)

Pourquoi la philosophie a-t-elle progressivement perdu ses lettres de noblesse ?

Par Emmanuel Brunet Bommert

Hans Olofsson-Philosophers, Louvre(CC BY-NC-ND 2.0)
Hans Olofsson-Philosophers, Louvre(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Dans la liste des mots ayant une lourde réputation d’hermétisme, « philosophie » tient une place à part. Longtemps sujet central de toute la fine fleur lettrée européenne, on ne pouvait espérer faire partie de la haute société sans en connaitre quelques textes. Il fut de bon ton pour un auteur de se voir titré « philosophe » en plus de sa classique reconnaissance d’écrivain, lorsqu’il s’était fait spécialiste de la non-fiction.

Pourtant il y eut, si nous comparons aux autres domaines et qu’on excepte la très prolifique Antiquité, très peu de philosophes, puisque nombre de ceux qui œuvrèrent au moyen-âge furent bien plus théologiens que sages. Ce n’est qu’à partir de l’ère des Lumières qu’on en verra émerger une nouvelle génération, avec la séparation intellectuelle assumée entre les sciences de la nature et l’étude du sacré. Mais cette famille moderne ne fait déjà plus vraiment de la philosophie : nous sommes maintenant dans l’ère des « sciences humaines » et la noble matière du passé s’étant révélée incapable de s’accorder à la méthode scientifique, ne put simplement pas être classée comme telle.

Elle fut dépossédée de son prestige historique et reléguée au rang d’art littéraire ; sous-entendant alors que l’ouvrage du philosophe moderne ne saurait être autre chose que de la fantaisie. Son travail ne consisterait plus, la plupart du temps, qu’à faire le même œuvre qu’un historien et c’est tout logiquement que son utilité pratique fut en conséquence contestée, puisque douteuse. En vérité, rares sont ceux qui savent ce qu’est la philosophie et plus encore ceux qui pourraient s’en servir efficacement. Elle est la mère de toutes les sciences, de tous les arts et de toutes les activités raisonnées, tenant un rôle central en tant que première démarche intellectuelle accessible à l’être pensant. La disparition fulgurante de la philosophie de la scène a au moins trois causes probables :

1. Une incompréhension de ce qu’elle représente réellement, qui conduisit à son effacement de plus en plus systématique au profit des mathématiques. Plus méthodiques et surtout régulières, ces dernières convenaient davantage aux nécessités de l’ingénierie. En effet, selon l’adage en vigueur : « quand on veut construire un pont, mieux vaut de bons calculs à de bonnes pensées ».

Les sciences dites « humaines », pourtant jusque-là parmi les grandes consommatrices, se firent soudainement de plus en plus mathématiques. Elles se couvrirent de calculs baroques et mystérieux aussi graphiques que totalement inutiles à leur objet, puisque les notions humaines sont notoirement subjectives. Peut-être leurs utilisateurs espéraient, par une sorte de pensée magique, que les computations leur apporteraient un peu du sérieux des autres sciences, singeant en cela l’attitude du charlatan.

2. Le succès du marxisme eut un impact négatif sur l’ensemble de la pensée, en général. La doctrine voyait en effet dans la philosophie une matière dite « bourgeoise », égarant l’esprit des masses prolétariennes, qu’il importait donc de réformer en vue d’en faire un outil utile pour la libération des peuples. L’essor du socialisme dans l’univers académique, qui toucha l’ensemble du monde, eut un effet dramatique sur l’enseignement.

Les étudiants se retrouvèrent ridiculisés comme des « chercheurs archaïques », dans le meilleur des cas. Au point que les universitaires se revendiquant « philosophes » n’eurent d’autres choix que de se faire aussi marxistes. Rapidement l’étude philosophique se résuma, en Europe continentale tout du moins, à l’exclusive opinion de Karl Marx. En France, il suffit de voir le nom de certaines revues spécialisées pour comprendre que la démarche se résume strictement à l’étude d’ouvrages autorisés dans des amphithéâtres, sous le contrôle d’inspecteurs de la pensée.

Philosophie rené le honzec3. L’accumulation d’une mauvaise réputation à l’instruction défaillante aggrava la situation avec le temps. Avec la transformation de plus en plus marquée de la philosophie en art littéraire, l’enseignement s’orienta vers le seul examen stylistique des auteurs centraux, dont les pensées furent réduites à une curiosité historique plus qu’intellectuelle. L’apprentissage se changea peu à peu en une leçon d’appoint aux cours de langues et d’Histoire.

Durant des millénaires, le philosophe aurait pu recevoir le même respect qu’un médecin, mais la transmutation progressive de son activité en « littérature » donna naissance à toute une génération de « penseurs » à l’esprit totalement hermétique aux réalités. Si bien qu’il ne fallut que quelques années seulement pour que l’intellectuel soit lui-même perçu comme un être imperméable, à la pensée creuse, dont l’intérêt pratique est au mieux inexistant et au pire clairement nuisible. Au point tel qu’un étudiant espérant devenir philosophe ne pouvait plus être compris autrement par ses proches que comme une personne déconnectée de la réalité, qui n’aurait en tout cas certainement pas la considération du futur architecte ou ingénieur.

En découle la séparation inévitable entre la « réalité pratique » de l’intellectuel praticien et la « réalité théorique » de l’intellectuel théoricien, qui planta le dernier clou dans le cercueil philosophique ; auquel les mathématiques n’échappèrent que grâce à leur omniprésence dans la technique. En conséquence, ces dernières demeurent largement décriées pour leur absence d’intérêt pratique, mais on n’oserait pas confier son destin à un ingénieur aéronautique incapable de calculer une résistance. Pourtant, nous plaçons sans discussion notre avenir entre les mains d’individus inaptes à différencier une démonstration d’un sophisme, ce qui ne manque jamais de coûter la vie de gens par millions.

En cela, les mathématiciens gagnèrent la déférence perdue par le philosophe, mais ce fut moins grâce à une meilleure compréhension de la matière par les masses, que du fait de la peur presque mystique que suscite son objet. Ce n’est plus parce qu’elles apportent la vérité, qu’on enseigne les mathématiques, mais bien parce que la terreur nous submerge à la seule idée qu’une faiblesse de cet enseignement conduirait à la ruine, dans nos sociétés à ce point dépendantes de la technologie.

Finalement, pourquoi une telle hostilité face à une démarche dont l’importance est si fondamentale aux sciences, qu’il ne saurait y en avoir sans elle ? La raison est, finalement, tout à fait évidente : c’est précisément parce qu’elle est la mère des arts et des sciences. Elle est la pourvoyeuse d’outils d’analyse des pensées, c’est-à-dire du moyen de critiquer avec justesse, conduisant à exprimer des jugements basés sur une argumentation, sur un discours.

Ce pouvoir de « jugement » rend l’être résistant à la manipulation et notamment à celle du mystique et du superstitieux : il permet une compréhension menant à la maîtrise de la nature. C’est encore avec son aide que nous pouvons détecter et éliminer le mensonge, qu’importe que cette tromperie soit basée sur une volonté de domination ou sur une malsaine habitude des masses. Cette «sagesse» nous arme dans la révolte face à l’injuste, puisqu’elle nous permet de « décider ».

La pensée, c’est-à-dire le jugement raisonné, est à la base de toutes les rébellions. Il réduit d’autant le pouvoir des tyrans qu’il augmente l’indépendance de l’individu. Ce n’est pas un hasard si l’ère des Lumières a démarré peu de temps après la naissance de l’imprimerie, fantastique moyen de diffusion de la connaissance et notamment celle de la philosophie aux masses. C’est dans ces périodes que se posèrent les bases des plus grandes révoltes de l’Histoire.

Les idéaux ne servent qu’aux esprits capables de comprendre ce qu’impliquent les principes, aptes à assimiler la simple réalité que le monde peut être compris. Cet entendement est le fait de méthodes, appuyées sur la capacité critique de l’être pensant : la racine de la philosophie est l’origine de son anéantissement dans notre moderne civilisation. C’est une démarche qui, puisqu’elle est à la base de l’esprit de critique de l’Homme, ne saurait représenter qu’un danger effroyable aux gouvernements revendiquant la tyrannie comme seul futur désirable.

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