Défendre la liberté par principe

Publié Par Jacques Garello, le dans Philosophie

Par Jacques Garello.

liberté d'expression Rockwell credits Cliff (licence creative commons)

liberté d’expression Rockwell credits Cliff (licence creative commons)

C’est le hasard qui m’a permis de retrouver cette sentence de Hayek, dans le troisième chapitre du tome premier de Droit Législation et Liberté. En introduction de ce chapitre, Hayek cite un article de la Constitution de la Caroline du Nord : La référence fréquente aux principes fondamentaux est absolument nécessaire pour conserver les bienfaits de la liberté.

Pourquoi s’embarrasser avec les principes ?

Pourquoi s’arrêter à ces idées ? Doit-on s’arrêter à de telles considérations quand il y a le feu à la maison ? La réflexion n’est-elle pas un luxe quand l’action doit être immédiate et efficace ? Certains d’entre vous se poseront ces questions et sont peut-être lassés de lire sans cesse mes homélies sur les principes du libéralisme. Je connais d’ailleurs beaucoup de libéraux sincères qui n’aiment pas la référence au « libéralisme », un mot qui aurait des relents de passéisme et qui rebuterait l’opinion publique.

Nous voilà loin de l’actualité ? Pas du tout, si je m’en reporte aux débats et aux écrits de tous les jours. Les débats sont ardents au sein de la société politique autour de la déchéance de la nationalité, ils défraient la chronique, et cela pourrait sembler risible dans la conjoncture économique de notre pays et dans la tension sociale qui annonce peut-être l’explosion. Mais c’est qu’en fait la gauche se déchire, et sans doute aussi l’opposition, puis enfin la société civile, sur les liens entre liberté et sécurité. L’expédient, c’est l’état d’urgence, le principe c’est l’état de droit.

Du côté des écrits, même constat. Les prolégomènes d’une alternance politique s’inscrivent dans les multiples livres à succès que nous proposent les candidats, déclarés ou potentiels. L’ouvrage de Nicolas Sarkozy, dont un bref commentaire vous sera proposé ici, illustre parfaitement la préférence pour les expédients et l’ignorance des principes.

Dans ma lettre ouverte aux libéraux (qui n’est certes pas la loi des douze tables, mais bien plutôt un mode d’emploi du libéralisme), j’insiste sur le double risque et de l’empirisme et de l’empilement. Empirisme entendu au sens de refus de la doctrine, rejet de toute vision d’ensemble. Empilement de mesures destinées à séduire des clientèles diverses (le célèbre patchwork électoral). Bien évidemment, à cette heure du moins, nos réformateurs nous régalent de l’évocation et de la promesse de mesures qui sont autant d’expédients, et en oublient les principes.

Hayek illustre cette détestable dérive avec l’évolution du droit. À l’origine traduction en règles concrètes de principes de liberté, le droit s’est avili en législation, accumulation de textes et de jurisprudences incohérents, illisibles et souvent liberticides. La bonne loi est claire, générale, intemporelle. La législation est compliquée, appliquée, circonstancielle.

Ce que je souhaite ardemment, dans la tradition et l’enseignement d’Hayek, c’est qu’au cours des mois à venir on en revienne, aussi souvent que possible, aux principes de la liberté. Ils sont pourtant bien connus, l’humanité les a découverts au prix de guerres, de révolutions, de totalitarismes, de désespoirs.

La liberté est inscrite dans la nature de l’homme, elle a pour vertu d’épanouir sa dignité, et pour vice de le dégrader. La liberté est garantie par des règles nées de l’expérience, fruits d’un processus historique d’essais et d’erreurs. Les règles de la liberté garantissent à tout être humain la vie, la liberté (au sens d’absence de coercition), la propriété. Ainsi jaillit un « ordre spontané », ainsi défini par contraste avec les « ordres créés » par la volonté d’un monarque ou d’une oligarchie, despotes éclairés toujours désireux d’organiser la société rationnellement, scientifiquement (« présomption fatale » rappelle Hayek).

Vous me direz que Sarkozy, Juppé ou Macron n’auraient aucune chance d’être élus s’ils s’en tenaient à ces considérations, à ces principes. C’est exact, mais les libéraux savent très bien qu’il est possible, même si c’est difficile, de transcrire ces principes dans la réalité des activités et des relations humaines : liberté économique (libre entreprise et libre échange), liberté politique (état de droit, subsidiarité), liberté sociétale (prééminence des choix personnels sur les mœurs publiques). Il reste donc un long parcours à faire pour abandonner le monde et la mode des expédients pour revenir aux principes. Aidons-les à faire le parcours.

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Sur le web

  1. Non, la liberté est juste simplement pas ce que le chapitre IV de la DDHC de 1789 établit : la liberté est non pas de délimiter sa responsabilité par la loi, mais par sa propre conscience.

  2. Dans le dernier paragraphe, je rajouterais bien liberté intellectuelle (médias et recherche indépendants etc…)

  3. « La liberté est garantie par des règles nées de l’expérience, fruits d’un processus historique d’essais et d’erreurs »

    Contradictoire non qu’entend l’auteur par expérience?

    1. Moi aussi cette phrase me chiffonne. Selon moi ces règles qui garantissent la liberté sont avant tout l’expression de nécessités de circonstances. Et chaque époque et culture avaient les siennes. En gros il n’y a pas à proprement parler de processus pour la liberté en soi mais certainement plus un accompagnement de l’évolution générale des sociétés. Ce qui peut faire avancer ou reculer les libertés, souvent partiellement, en fonction des situations.

      Une autre affirmation me pose un souci, celle qui dit que la liberté à pour vertu d’épanouir la dignité de l’homme (pourquoi pas) et pour vice de le dégrader (l’homme semble t’il) ????? j’imagine que les libéraux sincères vont apprécier.

      1. J’ai également du mal à saisir le sens de l’ensemble du texte, et en particulier ce passage. D’autant que plus haut, l’auteur écrit : « Dans ma lettre ouverte aux libéraux (qui n’est certes pas la loi des douze tables, mais bien plutôt un mode d’emploi du libéralisme), j’insiste sur le double risque et de l’empirisme et de l’empilement. »

        Bien qu’il précise ensuite que l’empirisme est à entendre comme « refus de la doctrine » – et qu’il semble plutôt accuser le pragmatisme et les décisions conjoncturelles et de circonstances – on entend d’ordinaire l’empirisme comme la méthode qui cherche les principes des doctrines dans l’expérience, méthode qui s’oppose au rationalisme qui les cherches dans la simple raison – ou commune raison humaine. Opposition qui est plutôt caractéristique de cet autre passage de l’article : « La bonne loi est claire, générale, intemporelle. La législation est compliquée, appliquée, circonstancielle. »

        Pour ce qui est de la vertu et du vice de la liberté, par contre, c’est plutôt assez conforme aux multiples théodicées : c’est parce que l’homme est libre qu’il est l’auteur du bien et du mal, de la vertu et du vice.

        1. On relira avec profit l’avant propos des « Principes de la guerre », tiré des cours à l’Ecole de Guerre d’un certain lieutenant-colonel Foch. Le futur maréchal y discute avec subtilité et érudition des rapports entre la théorie et la pratique, tant il est vrai que l’économie et la guerre ont en commun d’être des praxéologies.

          1. Si par l’avant-propos vous entendiez les deux pages qui débutent l’ouvrage, que l’on trouve ici chez Gallica, cela n’a pas vraiment éclairé ma lanterne. Pourriez-vous développer plus, ou être plus précis ?

            Qu’il y ait aller-retour entre la théorie et la pratique, que l’expérience nourrie la théorie, et qu’il faut une grande expérience pour appliquer correctement la théorie aux cas donnés dans la réalité : je le concéderai sans discuter.

            L’expérience aiguise le jugement et la faculté de juger, mais elle n’est pas pour autant la source ultime de la totalité des principes du savoir humain. Et ce que je trouve perturbant pour la compréhension générale de l’article est l’usage de l’expression : « règles nées de l’expérience », ce qui est plutôt une caractéristique de l’empirisme et non du rationalisme.

            Pour le rationaliste kantien que je suis, la praxéologie (étude de la recherche de moyens en vue de la réalisation d’une fin) est une question qui regarde l’entendement et non la raison : faculté intellectuelle dont le pendant politique est l’exécutif et le législatif. Mais l’exécutif ne s’occupe pas des règles qui garantissent la liberté : cela c’est le rôle des institutions, de la constitution et de la Loi.

            1. Au temps pour moi ! Il faut lire les pages suivantes pour apprécier la profondeur de la pensée du Maréchal, dans lesquelles on distingue que la théorie nourrit la pratique et vice versa dans une boucle impossible à démêler. Abstenons nous donc de trancher cette question mais constatons que l’Histoire a commencé depuis un moment, ce qui paraît donner un léger avantage à la position de M. Garello. Comment, en effet, une théorie pourrait-elle émerger du grand rien, comme Athéna de la cuisse de Jupiter, qui plus est à l’heure d’Internet ?

              Mais j’ai fait pire, j’ai confondu praxéologie et cattalaxie (au sens très très large). Honte à moi.

              1. « Comment, en effet, une théorie pourrait-elle émerger du grand rien, comme Athéna de la cuisse de Jupiter, qui plus est à l’heure d’Internet ? »

                Une théorie, quand bien même son fondement serait purement rationnel, n’émerge jamais du néant. Mais plutôt que de réinventer la roue, je préfère citer le tout début de l’introduction de la Critique de la Raison Pure.

                « Que toute notre connaissance commence avec l’expérience, il n’y a là aucun doute; car par quoi le pouvoir de connaître serait-il éveillé et mis en exercice, si cela ne se produisait pas par des objets qui frappent nos sens, et en partie produisent d’eux-mêmes des représentations, en partie mettent en mouvement notre activité intellectuelle pour comparer ces représentations, pour les lier et les séparer, et ainsi élaborer la matière brute des impressions sensibles en une connaissance des objets, qui s’appelle expérience ? Selon le temps aucune connaissance ne précède donc en nous l’expérience, et toutes commencent avec elle?

                Mais bien que toute notre connaissance commence avec l’expérience, elle ne résulte pas pour autant toute de l’expérience. Car il se pourrait bien que notre connaissance d’expérience elle-même soit un composé de ce que nous recevons par des impressions, et de ce que notre pouvoir de connaître (à l’occasion simplement des impressions sensibles) produit de lui-même, addition que nous ne distinguons pas de cette matière élémentaire, tant qu’un long exercice ne nous a pas rendu attentif à ce qui est ainsi ajouté et habiles à le séparer.

                C’est donc pour le moins une question qui a encore besoin d’une recherche plus poussée, et que l’on ne peut régler sur la première apparence, que celle de savoir s’il y a une telle connaissance indépendante de l’expérience et même de toutes les impressions des sens. On nomme a priori de telles connaissances, et on les distingue des connaissances empiriques, qui ont leur sources a posteriori, c’est à dire dans l’expérience. »

                Pour un kantien, comme moi, ces pures connaissances a priori sont au nombre de trois : logique, mathématiques et métaphysique. La doctrine du Droit Naturel, si chère aux libéraux, appartenant à la dernière. On retrouve déjà cette distinction chez Platon dans le dialogue du Ménon, lorsque Socrate expose sa théorie de la réminiscence en faisant démontrer le théorème de Pythagore à un esclave appartenant à Ménon. Au fond Socrate ne fait qu’interroger l’esclave pour montrer à Ménon que celui-là « connaissait » déjà le résultat, mais l’avait juste oublier. Le théorème n’est pas « né » de l’expérience mais était toujours-déjà-là, et c’est pour cela que sa vérité est éternelle ou intemporelle.

                Cette dimension d’intemporalité M. Gaillo le signale pour les Lois lorsqu’il dit : « La bonne loi est claire, générale, intemporelle »; mais préciser ensuite que les règles qui garantissent la liberté « naissent » de l’expérience, cela peut mener à confusion. D’autant que c’est là, usuellement, une thèse centrale de l’empirisme et du positivisme juridique, doctrine contre laquelle il a mis en garde les libéraux dans sa lettre ouverte. Surtout que cette dernière a pour batarde l’historicisme si cher aux communistes.

        2. Avec le recul c’est quelque peu maladroit ce que j’ai écrit visiblement je n’avais plus les yeux en face des trous. En effet les 2 phrases que je cite se suivent et sont donc liées. Ainsi puisque la liberté offre le choix entre le bien et le mal, c’est par l’expérience (essais erreurs) dans un processus historique que les règles qui garantissent la liberté se sont constituées. C’est déjà plus cohérent mais sans doute pour plus de clarté l’auteur aurait pu écrire …des règles donc des principes et des droits, qui permettent l’exercice d’une liberté vertueuse…source de l’ordre spontané.

          Par ailleurs il me semble que le principe concerne l’Etat de droit et non l’état de droit.

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