L’exil des grandes entreprises

exit credits Paluska via Flickr ( (CC BY 2.0)

Devons-nous nous résoudre à perdre toute influence sur notre destin économique ?

Un des atouts économiques de la France est le nombre et la qualité de ses grands groupes, joyaux reconnus dans le monde entier et qui font sa fierté. Mais voici qu’à l’occasion des fusions qui se multiplient, nombre de ces fleurons français transfèrent leur centre névralgique à l’étranger. Comment ne pas s’en émouvoir ? À la clé bien sûr, des pertes d’emplois et de recettes fiscales, mais au-delà c’est toute notre influence sur la marche du monde et sur notre propre destin qui est en jeu.

Par Pierre de Lauzun.

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Du jamais vu : 5 000 milliards de dollars ! C’est le volume total des fusions-acquisitions dans le monde en 2015. Un record depuis la crise de 2007. Même si elle est très relative, la reprise économique mondiale a relancé le mouvement des fusions à l’échelle de la planète. La mondialisation, la concurrence, la révolution numérique, l’entraînement à privilégier la taille comme facteur de succès… tout pousse les entreprises à se rapprocher pour constituer des leaders mondiaux capables de relever les défis de demain.

Et à cette occasion, est examiné sans état d’âme l’endroit où implanter le centre de décision de l’entité issue de la fusion. L’attachement au pays, qui a permis leur naissance et leur développement, ne pèse alors en général pas lourd face aux données financières, juridiques ou comptables, surtout quand les entités fusionnées sont de nationalités différentes, ce qui est fréquent. Parfois même le seul facteur est fiscal. Et cela quels que soient les pays de départ. Un fait spectaculairement mis en lumière lors de la récente fusion entre les laboratoires Pfizer et Allergan, avec leur décision d’installer leur siège social en Irlande, suscitant, non sans motif, l’ire des politiques américains, démocrates et républicains unis pour dénoncer la désertion, et l’érosion de l’assiette fiscale que cela implique.

Les grandes entreprises rené le honzecMais dans ce vaste mouvement de recomposition du paysage industriel mondial, la France est malheureusement particulièrement désavantagée. Ce n’est certes pas vraiment nouveau, on a tous en mémoire que lorsque Usinor a fusionné avec l’espagnol Aceralia et le luxembourgeois Arbed pour former Arcelor, le siège a été installé au Luxembourg. De même, EADS a installé son siège aux Pays-Bas, Solvay-Rhodia en Belgique, Renault-Nissan est une société de droit néerlandais et, plus récemment, la fusion de Lafarge avec le suisse Holcim a eu pour conséquence immédiate l’installation du nouveau siège à Zurich. Mais le mouvement continue et semble s’accélérer, nombre de sociétés moins connues mais prometteuses, notamment dans la high tech, transfèrent leurs centres stratégiques hors de France.

À tel point que la fondation Concorde a estimé dès 2013 que cette fuite des capitaux humains, financiers et productifs coûterait à la France au moins un million d’emplois ! De quoi émouvoir l’Assemblée Nationale qui a créé une commission d’enquête sur l’exil des forces vives de la nation en avril 2014. La Chambre de commerce et d’industrie de Paris Île-de-France s’est elle aussi inquiétée des délocalisations de sièges sociaux et de centres de recherche, appelant à un traitement de choc pour y remédier.

Bref, tout le monde s’accorde pour constater l’érosion, lente et discrète mais bien réelle, de la substance même de nombre de nos entreprises, avec toutes ses conséquences dramatiques pour notre économie qui a parié plus que tout autre sur ses grandes entreprises : pertes d’emplois et de recettes fiscales, mais au-delà perte d’influence sur notre propre destin puisque les décisions sont et seront de plus en plus prises ailleurs. Il en va donc aussi de notre souveraineté.

Et parmi les causes identifiées de cet exil, outre l’instabilité réglementaire, la complexité du droit du travail… figure en bonne place une fiscalité désavantageuse pour les entreprises.
Là encore, le constat n’est pas nouveau, la combinaison de la fiscalité des entreprises et de la fiscalité de l’épargne a un impact négatif sur leur compétitivité. Une étude de l’AMAFI montre que, pour servir un revenu net de 100 à un investisseur, une entreprise française doit dégager un résultat brut de 244 contre 195 en Allemagne et 166 au Royaume-Uni. Comment dans ces conditions non seulement conserver des sièges sociaux et des centres de décision dans l’hexagone mais espérer pouvoir en attirer de nouveaux ?

Alors devons-nous nous résoudre à perdre toute influence sur notre destin économique ?

Certes, la fiscalité n’est pas tout mais elle est une composante essentielle de l’attractivité d’un territoire. Alors, pour tenter de renverser la tendance, on pourrait commencer par remettre à plat notre système fiscal, trop complexe et trop peu favorable à l’implantation et au développement des entreprises ainsi qu’à une orientation bénéfique de l’épargne. C’est d’ailleurs tout aussi important pour le développement d’un tissu d’entreprises moyennes dont l’insuffisance est avérée.

Ce n’est pas trop tard : notre pays est bourré de talents, les idées et les initiatives ne manquent pas. Mais il semble que dès qu’une entreprise devient prometteuse, elle bute sur un plafond de verre et que c’est ailleurs qu’elle doit alors tourner son regard pour se développer. Arrêtons le gâchis…

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