Notre avenir se décide en Asie

China Conducts 1982 Census credits United nations photo (CC BY-NC-ND 2.0)

Les dirigeants chinois ont une stratégie et, case par case, ils l’appliquent ; l’Occident n’a pas d’autre stratégie que le statu quo, mais aucune volonté claire de le maintenir.

Par Guy Sorman.

China Conducts 1982 Census credits United nations photo (CC BY-NC-ND 2.0)
China Conducts 1982 Census credits United nations photo (CC BY-NC-ND 2.0)

Tandis qu’en Europe, on se chamaille en querelles de politique intérieure et que l’on mène une guerre assez molle contre les islamistes radicaux, il se passe en Asie du nord-est des événements qui vus d’ici passent inaperçus : mais ceux-ci, peut-être, se révéleront-ils déterminants pour les temps qui viennent. Considérez, par exemple, la concession majeure que le Premier ministre japonais Shinzo Abe vient tout juste d’accorder à la Présidente impérieuse de la Corée du Sud, Madame Park Geun-hye. Le Japon reconnaît sa culpabilité dans l’asservissement de plusieurs milliers d’esclaves sexuelles coréennes pendant la Deuxième guerre mondiale et attribue une indemnisation par l’État d’un montant de huit millions de dollars aux survivantes, quarante-six recensées qui demeurent encore à Séoul dans un Centre d’accueil bizarrement nommé Maison de l’Harmonie. En ce lieu, elles sont de temps à autre présentées aux journalistes et politiciens de passage pour faire valoir les droits de la Corée et souligner les exactions de l’impérialisme japonais. La cause coréenne est juste, mais elle a, ces dernières années, quelque peu tourné à la propagande : la Présidente Park Geun-hye, dont le père Park Chung-hee fut le dictateur militaire de la Corée du Sud de 1962 à 1979, vient d’interdire dans son pays la mise en vente d’un ouvrage détaillé et sérieux sur le sujet, dont l’auteur, une universitaire coréenne, Park Yu-ha, révèle la complexité et le fait que cette prostitution fut gérée, pour l’essentiel, par des collaborateurs coréens. Park Chung-hee lui-même fut un officier supérieur dans l’armée japonaise qui a occupé la Chine pendant la Deuxième guerre mondiale : sa fille voudrait-elle l’occulter par sa surenchère anti-japonaise ?

Le gouvernement japonais a tout de même cédé, moins par contrition que pour restaurer si faire se peut, des relations normales avec la Corée du Sud. La grande crainte du Japon, qui devrait aussi être celle des Européens, s’ils regardaient au bon endroit, est que la Corée du Sud, déjà très liée à la Chine sur le terrain économique, n’accepte le marché que met sur la table le Président chinois Xi Jinping : la réunification des deux Corée à condition que celles-ci deviennent neutres.

L’offre chinoise est la version asiatique d’une manœuvre soviétique dans les années 1970, proposant la réunification de l’Allemagne en échange de sa neutralisation, ce que l’on appelait alors la “Finlandisation” de l’Europe : une Europe neutre, sous tutelle soviétique qui séduisait beaucoup l’extrême-gauche occidentale. Les dirigeants allemands n’ont pas versé dans le piège, mais la Présidente Park Geun-hye, qui ne manifeste pas une grande passion pour la démocratie et la transparence, pourrait ainsi s’inscrire dans l’histoire comme celle qui a réunifié son pays.

Comment réagirait l’armée américaine, avec 70 000 hommes stationnés en Corée du Sud ? Obama Président, elle pourrait ne pas réagir du tout. Le Japon ? Probablement, il se doterait d’armes nucléaires, il n’en est pas loin et deviendrait une puissance militaire redoutable prête à affronter la Chine. L’opinion publique au Japon est plutôt pacifiste, mais les sentiments anti-Chinois grimpent vite. Dans l’intervalle, la Chine serait parvenue à verrouiller l’Océan Pacifique nord. En même temps, plus au sud, entre Vietnam et Philippines, la Chine multiplie des îlots artificiels, transformables en bases navales qui, à terme, verrouilleront aussi, mais par le sud, le transit maritime de l’Asie vers l’Europe et les États-Unis, l’artère principale de la mondialisation.

Cette route par laquelle est acheminée la totalité de nos appareils électroniques, entre autres, est actuellement de libre circulation sous la protection de la Septième flotte américaine. Les dirigeants chinois n’aspirent qu’à la chasser et la remplacer par leur propre marine : ce serait la fin du libre échange entre l’Occident et l’Orient, la chute probable de Taïwan et l’asphyxie du Japon s’il laissait faire. Telle est la stratégie de la Chine, que l’on peut consulter librement dans de nombreux ouvrages publiés à Pékin : les dirigeants chinois ne cachent pas qu’ils veulent aboutir à un partage du monde entre les États-Unis à l’ouest et la Chine à l’est.

Une fausse symétrie dans ce monde bipolaire, car le rôle des États-Unis en Occident, en particulier par l’OTAN, est accepté ; tandis que l’ambition de la Chine est combattue par l’ensemble de ses voisins, hostiles à ce gouvernement à la fois impérialiste, communiste et antidémocratique. Mais les dirigeants chinois ont une stratégie et, case par case, ils l’appliquent ; l’Occident n’a pas d’autre stratégie que le statu quo, mais aucune volonté claire de le maintenir. Le Japon reste le seul atout occidental en Orient, mais le peuple japonais n’ira pas au combat tout seul. Tel est l’état des lieux et l’importance de cet accord d’apparence minuscule autour du destin de quarante-six malheureuses Coréennes, moyenne d’âge 90 ans. Mais dans une partie de Go, chaque mouvement est décisif : à condition de le détecter et d’anticiper sur le mouvement suivant.

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