L’Occident se trompe sur la Chine

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

L’admiration béate devant la Chine paralyse l’Occident et l’aveugle sur les ambitions inquiétantes.

Par Guy Sorman.

propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)
propagande credits pedro ribeiro simoes (licence creative commons)

Les communistes chinois seraient-ils devenus tolérants ? L’autorisation accordée aux parents chinois par le gouvernement de Xi Jinping d’avoir deux enfants au lieu d’un, a été saluée en Occident comme un progrès démocratique. Étrange approbation : ne devrait-on pas s’étonner qu’un gouvernement, quel qu’il soit, décide du nombre d’enfants par famille ? Accepterait-on d’un autre pays pareille réglementation ? Bien sûr que non : la Chine seule bénéficie d’une sorte d’exceptionnalisme culturel, comme si les Chinois n’étaient pas comme vous et moi, épris de liberté et désireux de décider par eux-mêmes de la taille de leur famille. Cette sinolâtrie en Occident est une maladie de l’esprit ancienne et profonde : l’indifférence envers Liu Xiaobo, Prix Nobel de la paix, incarcéré pour onze ans, parce qu’écrivain démocrate, en témoigne. Aucun intellectuel européen ou américain de renom ne demande sa libération, nos gouvernements non plus.

Cette nouvelle politique familiale chinoise n’est en rien libérale. Elle prend acte de l’erreur commise par Deng Xiaoping qui imposa l’enfant unique, en 1979. La principale conséquence, aujourd’hui, est de laisser les vieux parents sans soutien de famille, alors qu’il n’existe en Chine aucun système de retraite en dehors des grandes villes. Naguère, les enfants se répartissaient la charge de leurs parents âgés. Deuxième conséquence tragique : quitte à n’avoir qu’un enfant, la préférence pour les garçons a conduit à un immense déséquilibre entre les sexes. Il « manque » à présent, en Chine, cinquante millions de femmes, ce qui rend le mariage impossible pour un nombre d’hommes équivalent. Ce déséquilibre conduit à une concurrence violente entre les hommes et à la prostitution massive.

Je n’ai pas évoqué les raisons économiques qui auraient conduit à la politique de l’enfant unique et aujourd’hui, à celle de deux enfants. La version officielle est que Deng Xiaoping aurait craint que trop d’enfants ne freinent le développement de la Chine : un calcul stupide, parce que le développement conduit toujours et partout, spontanément, à la réduction volontaire du nombre de leurs enfants par les parents, sans contrainte d’État. C’était déjà la tendance en Chine dans les années 70 et c’est à présent le cas en Inde. Deng Xiaoping était mauvais économiste, ou bien sa politique avait une autre finalité inavouée : contrôler la population, jusque dans la chambre à coucher. La preuve en est qu’au nom de l’enfant unique, le gouvernement a créé une gigantesque Police de la famille, plus redoutée et haïe que toutes les autres formes d’oppression du Parti. Cette police kidnappe des femmes enceintes et les avorte de force. Or, le passage de un à deux enfants ne démantèle pas cette Police : son pouvoir d’intrusion et de contrôle reste intact. Xi Jinping n’est, à cet égard, pas plus libéral que Deng Xiaoping. Ses motifs économiques me laissent tout aussi perplexe. Il prétend que le passage à deux enfants va relancer la croissance économique languissante. Mais pourquoi les parents obéiraient-ils aux injonctions du Parti, sachant que l’éducation des enfants est onéreuse, tout en Chine étant payant, y compris les écoles et la santé ? Annoncer que ce second enfant augmentera la force de travail est aussi peu persuasif : il y faudra vingt ans et dans l’attente, la Chine dispose encore d’immenses réserves de main-d’œuvre, le quart de la nation restant constitué de paysans pauvres, disposés à migrer vers les villes quand on leur en donne le droit : ce qui n’est pas le cas, car le « passeport intérieur » (Hukou) existe toujours qui fait du migrant un citoyen de seconde zone.

On a donc tort de croire en Occident que l’économie est le seul moteur du Parti communiste chinois. Sa préoccupation première reste le contrôle de la société, surtout lorsque l’économie ralentit. Nous en avons pour preuve la censure quasi totale d’internet qui interdit à la plupart des Chinois d’accéder à un site étranger. Les arrestations d’avocats des libertés civiles sont, en ce moment, massives : il n’en restera bientôt plus un seul en mesure de plaider. La pratique maoïste de la dénonciation vient d’être rétablie : les bons citoyens sont invités à téléphoner au 12339 s’ils repèrent un espion. Sont soupçonnés d’espionnage « les riches dont l’activité n’est pas claire, ceux qui tiennent des propos subversifs et critiquent le Parti, les missionnaires, les journalistes qui travaillent pour des médias étrangers et les employés des organisations non gouvernementales ».

Risquons-nous à une hypothèse qui définirait le régime du Président Xi Jinping. Celui-ci sait qu’il ne pourra pas inverser le ralentissement économique : il est dû à l’épuisement du modèle Deng Xiaoping d’exploitation d’une main-d’œuvre bon marché et pauvre en innovation. Xi Jinping n’a pas, jusqu’à présent, proposé un modèle autre qui ne pourrait que donner plus de pouvoir aux entrepreneurs et moins à l’État. Craignant des révoltes de la population et au sein du Parti, Xi Jinping élimine ses concurrents sous couvert de la lutte contre la corruption, il renforce le contrôle de la société et de l’information, et il attise un nationalisme agressif contre le Japon et les États-Unis, en étendant la zone maritime chinoise. Seule la sinolâtrie béate paralyse l’Occident toujours disposé à apaiser les dirigeants chinois plutôt que d’ouvrir les yeux sur leurs ambitions inquiétantes.

Sur le web