Palmyre, par Paul Veyne

« Ne vouloir connaître qu’une seule culture, la sienne, c’est se condamner à vivre sous un éteignoir. »

Par Francis Richard

41f-urVHjXL._SX328_BO1,204,203,200_Le 18 août 2015, Khaled al-Assaad, 82 ans, directeur général des Antiquités de Palmyre pendant quarante ans, de 1963 à 2003, est décapité par Daech. Il ne verra pas que les monuments de l’irremplaçable trésor, auxquels il a consacré une grande partie de sa vie, seront détruits pendant les deux semaines suivantes par les barbares islamistes qui l’ont assassiné.

« Malgré mon âge avancé, c’était mon devoir d’ancien professeur et d’être humain de dire ma stupéfaction devant ce saccage incompréhensible et d’esquisser un portrait de ce que fut la splendeur de Palmyre qu’on ne peut plus désormais connaître que par les livres. » écrit Paul Veyne, 85 ans, dans le magnifique livre qu’il vient d’écrire sur la cité antique syrienne.

Magnifique, ce livre, dédié à Khaled al-Assaad, l’est parce qu’écrit par un amoureux d’un des sites archéologiques gréco-romains parmi les plus somptueux du monde, avec Pompeï et Ephèse. Ce ne sont pas seulement les vieilles pierres que ressuscite l’archéologue, l’historien, le professeur (treize photos du site figurent dans un cahier central), ce sont aussi les hommes qui les ont édifiées et ont vécu dans le voisinage de leur beauté.

Paul Veyne fait d’abord visiter la ville araméenne et ses habitants, en historien, c’est-à-dire, comme il le dit avec humour, en « guide de tourisme dans le temps », vers l’an 100 ou 200 de notre ère, au moment où « furent élevés les monuments d’époque romaine que nos yeux pouvaient voir encore récemment ». Puis il reprend sa coiffe d’archéologue pour rappeler que Palmyre avait déjà derrière elle mille ans d’existence.

Enfin, en professeur, plein de sagesse, il tire des leçons de l’histoire sur la longue durée et sur l’hellénisation des Palmyréniens :

« Notre époque parlant beaucoup d’impérialisme culturel et d’identité, nous oublions que la modernisation par adoption de moeurs étrangères joue dans l’histoire un rôle encore plus grand que le nationalisme ; la culture d’autrui est adoptée, non comme étrangère, mais comme étant la vraie façon de faire, dont on ne saurait laisser le privilège à un étranger qui n’en est que le premier possesseur. »

Il ajoute :

« Ceux qui aiment à s’affliger redoutent une uniformisation ; en réalité, des innovations naissent sans cesse n’importe où et se diffusent au loin. »

C’est ce qu’ont fait les Palmyréniens. Pour eux :

« S’helléniser, c’était rester soi-même tout en devenant soi-même ; c’était se moderniser. »

Après avoir raconté l’épopée palmyrénienne et le rêve impérial fracassé de la reine Zénobie, reine d’Orient et vraie romaine, qui marquent la sortie de Palmyre de la grande histoire, Paul Veyne va plus loin et souligne ce qui fait le caractère propre de la seule cité de l’Empire romain, avec Edesse, « où le dialecte oriental soit demeuré une langue officielle » :

« L’histoire de Palmyre aura été celle d’une petite société qui vivait aux frontières de la grande civilisation dont ses élites étaient plus ou moins largement imprégnées, ce qui avait abouti à une culture mixte. Elle détient un record en matière de richesse du mélange ; on a beau parcourir des yeux la carte de l’Empire, on ne voit pas où auraient pu se concentrer un plus grand nombre d’influences : la vieille Mésopotamie, l’antique Syrie araméenne, la Phénicie, un peu de Perse, davantage d’Arabie ; brochant sur le tout, la culture grecque et le cadre politique romain. »

Devant la splendeur passée de Palmyre il tire cette conclusion, qui est la dernière phrase du livre :

« Oui, décidément, ne connaître, ne vouloir connaître qu’une seule culture, la sienne, c’est se condamner à vivre sous un éteignoir. »

C’est pourtant ce que font les islamistes, dont il explique les actes barbares par la volonté de « nous montrer qu’ils sont différents de nous et qu’ils ne respectent pas ce que vénère la culture occidentale » :

« Ce n’est pas de l’envie, de la jalousie pour la supériorité de l’étranger (comme l’ont été en France l’anglophobie, puis l’américanophobie), mais le désir de prouver et de se prouver qu’ils ne sont pas comme nous, qu’ils sont eux-mêmes. Car enfin, à quoi leur servent, politiquement, tactiquement, ces destructions, sans parler de tous ces attentats, ces massacres ? À rompre avec nous, à montrer qu’ils sont autres. Ils ont le sentiment d’être méconnus dans leur identité (alors qu’eux seuls ont la vraie religion, les vraies coutumes) et d’être peu à peu isolés dans le vaste monde. »

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