Pic de la Mirandole : père du transhumanisme ?

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Pic de la Mirandole : père du transhumanisme ?

Publié le 22 décembre 2015
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Par Thierry Berthier.

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Les grandes idées peuvent émerger à un instant de l’histoire peu propice à leurs développements et passer presque inaperçues. Elles peuvent aussi transgresser discrètement les idéaux et les croyances du moment pour sombrer ensuite dans un oubli durable avant de ressurgir des siècles plus tard, cette fois en pleine lumière. Elles trouvent alors un écho favorable et universel dans un contexte devenu plus « compatible ». Sans jamais se corrompre, la grande idée attend toujours son heure pour s’épanouir et affirmer sa modernité. L’une d’entre elles réside certainement dans le concept de « plasticité humaine » développé il y a plus de cinq siècles par le savant italien Pic de la Mirandole dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486). Ce texte fondateur d’un humanisme naissant, s’inscrit aujourd’hui dans une extrême modernité au regard des mutations technologiques qui impactent notre époque. Pour s’en convaincre, il suffit d’en relire un extrait extraordinairement prémonitoire, à l’heure de la convergence NBIC (Neurotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives), des manipulations génétiques et des futures interfaces neuromorphiques.

Certains n’hésitent plus désormais à considérer Pic de la Mirandole comme le père fondateur de la pensée transhumaniste et du « technoprogressisme » moderne. Plus simplement, on peut y voir un hymne au libre-arbitre, à l’autodétermination et, d’une certaine façon, à une forme de « libéralisme individuel », même si la tutelle divine initiale est bien présente chez l’auteur. Méritant une lecture attentive, le paragraphe reproduit ci-dessous est, à ce titre, tout à fait édifiant…

Extrait1De la dignité humaine – Jean Pic de la Mirandole

« Très vénérables Pères. J’ai lu dans les écrits des Arabes qu’Abdallah le Sarrasin, à qui l’on demandait quel était, sur cette sorte de théâtre qu’est le monde, le spectacle le plus digne d’admiration, répondit qu’il ne voyait rien de plus admirable que l’homme, opinion que rejoint le fameux mot d’Hermès : « C’est un grand miracle, ô Asclepios, que l’homme ».

Or, méditant sur le sens de ces sentences, je n’étais pas satisfait par les nombreux arguments qui sont avancés de toutes parts en faveur de la supériorité de la nature humaine. L’homme, dit-on, est un truchement entre les créatures, familier des supérieures, roi des inférieures, interprète de la nature grâce à la pénétration de ses sens, à l’enquête de sa raison, à la lumière de son intelligence, intermédiaire entre l’éternité stable et l’instant qui s’écoule, union, comme disent les Perses, et même hymen du monde, et enfin, au témoignage de David, « de peu inférieur aux anges ».

Ces arguments sont certes importants, mais non point décisifs : ils ne sont pas de ceux qui permettent de revendiquer le privilège de la plus haute admiration. Pourquoi, en effet, n’admirerait-on pas davantage les anges eux-mêmes et les chœurs bienheureux au ciel ?

Finalement j’ai cru comprendre pourquoi l’homme est le plus heureux des êtres vivants, et par conséquent le plus digne d’admiration, et quelle est précisément la condition que lui a donné le sort dans l’ordre de l’univers, condition qu’envieraient non seulement les animaux, mais encore les astres et les esprits au-delà du monde. Chose incroyable et étonnante ! Et comment ne le serait-elle pas ? C’est à cause d’elle que l’homme est à juste titre estimé un grand miracle, et proclamé vraiment admirable. Mais quelle est cette condition ? Écoutez, Pères, et prêtez-moi pour ce discours une oreille indulgente, conforme à votre humanité.

Déjà Dieu le Père, architecte souverain, avait forgé selon les lois de sa sagesse impénétrable l’auguste temple de sa divinité, cette demeure du monde que nous voyons. II avait orné d’esprits la région supra-céleste, animé d’âmes éternelles les globes dans l’éther, et garni d’une foule d’animaux de toutes espèces les déjections et la fange du monde inférieur. Mais l’ouvrage accompli, l’artisan désirait qu’il y eût quelqu’un pour admirer la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté et en admirer la grandeur. C’est pourquoi, selon le témoignage de Moïse et de Timée, quand toutes choses furent achevées, il songea en dernier lieu à produire l’homme. Mais il n’y avait pas dans les archétypes de quoi forger une nouvelle lignée, ni dans ses trésors de quoi doter ce nouveau fils d’un héritage, ni parmi les séjours du monde entier de lieu où faire siéger ce contemplateur de l’univers. Tout était déjà plein, tout avait été distribué entre les ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il ne convenait pas à la puissance paternelle de défaillir, comme épuisée, au terme de la génération. Il ne convenait pas à son amour bienfaisant que l’homme, qui devait louer chez les autres créatures la générosité divine, fût contraint à la condamner pour soi-même.

Le parfait artisan décida finalement qu’à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l’homme, cette œuvre à l’image indistincte, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celle des bêtes, ou, régénérer, atteindre des formes supérieures, qui sont divines ».

Ô souveraine générosité de Dieu le Père ! Souveraine et admirable félicité de l’homme ! À lui, il est donné d’avoir ce qu’il désire et d’être ce qu’il veut. Les bêtes, au moment où elles naissent, portent en elles dès la matrice de leur mère, comme dit Lucilius, tout ce qu’elles auront. Les esprits supérieurs ont été, dès le commencement ou peu après, ce qu’ils seront à jamais dans les siècles des siècles. Mais dans chaque homme qui naît, le Père a introduit des semences de toutes sortes, des germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun a cultivés croîtront, et ils porteront des fruits en lui. Si ces germes sont végétaux, il deviendra plante, sensitifs, il deviendra animal, rationnels, il se fera âme céleste, intellectuels, il sera ange et fils de Dieu. Mais si, insatisfait du sort de chaque créature, il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, il se tiendra avant toutes choses dans la ténèbre solitaire du Père qui est établi au-dessus de tout.

Qui n’admirerait ce caméléon que nous sommes ? Et sinon, qui admirera davantage quoi que ce soit d’autre ? Asclépios l’Athénien a dit à juste titre de ce caméléon qu’il était signifié dans les mystères par la figure de Protée, en raison de sa nature muable, qui se transforme elle-même. »

Une pensée précoce et moderne

Enfant précoce, Pic de la Mirandole entre à l’Académie de Bologne dès l’âge de 14 ans, devient un spécialiste du droit, s’instruit dans tous les domaines de la connaissance de l’époque et produit son Discours sur la dignité de l’homme en 1486, à seulement 23 ans… Sa grande culture, sa sagacité, son éloquence et son intelligence font de lui un penseur reconnu par les philosophes, les puissants, les ducs et le roi. Il doit cependant renoncer à ses conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques jugées hérétiques par une commission papale. Il s’enfuit alors en France, est arrêté à Lyon, interné à Vincennes puis libéré. Il s’installe finalement à Florence et y meurt d’une fièvre infectieuse à l’âge de 31 ans.

Évitant le bûcher de justesse du fait de ses écrits, Pic de la Mirandole (1463-1494) pose les fondements de l’autodétermination et du libre arbitre. Il ouvre le champ des possibles pour chaque destin individuel, allant du mal jusqu’au bien, de la barbarie intemporelle jusqu’à la sagesse par la connaissance universelle. Il introduit le concept de plasticité humaine qui trouve aujourd’hui un écho si particulier avec l’ensemble des progrès technologiques NBIC. Si l’augmentation humaine, au sens où l’entend Pic de la Mirandole, s’applique assurément à l’âme et à sa capacité à s’élever par le savoir et la piété, elle s’accommode parfaitement aux progrès et mutations technologiques modernes. C’est bien là toute la puissance de son texte qui traverse cinq siècles sans flétrir…

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  1. Œuvres philosophiques, traduction : O. Boulnois et O. Tognon. PUF, 1993
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  • « Si l’augmentation humaine, au sens où l’entend Pic de la Mirandole, s’applique assurément à l’âme et à sa capacité à s’élever par le savoir et la piété, elle s’accommode parfaitement aux progrès et mutations technologiques modernes. »

    C’est assurément à cette première dimension de la nature humaine que s’applique surtout cette perfectibilité qui doit être son œuvre propre. Ce n’est pas tant en notre corps et la matière qui le constitue, mais en notre esprit et notre raison que nous devons nous élever.

    En écho au texte que vous citez de Pic de la Mirandole, je repropose ce texte kantien :

    « La nature a voulu que l’homme tire entièrement de lui-même ce qui va au-delà de l’agencement mécanique de son existence animale, et qu’il ne participe à aucune autre félicité ou à aucune autre perfection, que celles qu’il s’est procurées lui-même par la raison, en tant qu’affranchi de l’instinct.

    La nature, en effet, ne fait rien de superflu et elle n’est pas prodigue dans l’usage des moyens pour atteindre ses fins. Qu’elle ait donné à l’homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur elle, c’était déjà l’indication de son intention en ce qui concerne la dotation de l’homme. Ce dernier devait dès lors ni être conduit par l’instinct, ni être pourvu et informé par une connaissance innée. Il devait bien plutôt tout tirer de lui-même. L’invention des moyens de se nourrir, de s’abriter, d’assurer sa sécurité et sa défense (pour lesquelles la nature ne lui a donné ni les cornes du taureau, ni les griffes du lion, ni les crocs du chien, mais seulement les mains), tous les divertissements, qui peuvent rendre la vie agréable, même son intelligence et sa prudence et même la bonté de la volonté, tout cela devait entièrement être son propre ouvrage. La nature semble ici s’être complue dans sa plus grande économie et elle a mesuré au plus juste, avec beaucoup de parcimonie, sa dotation animale pour le besoin [pourtant] extrême d’une existence commençante; comme si elle avait voulu que l’homme, quand il se serait hissé de la plus grande inculture à la plus grande habileté, à la perfection intérieure du mode de penser, et par là (autant qu’il est possible sur terre) à la félicité, en eût ainsi le plein mérite, et n’en fût redevable qu’à lui-même; comme si également elle avait eu plus à cœur l’estime de soi d’un être raisonnable que le bien-être. Car il y a dans le cours des affaires humaines une foule de peines qui attendent l’homme. Il semble pour cette raison que la nature n’ait rien fait du tout pour qu’il vive bien, [qu’elle ait] au contraire [ fait tout] pour qu’il travaille à aller largement au-delà de lui-même, pour se rendre digne, par sa conduite, de la vie et du bien-être.

    Il reste en tout cas à ce sujet de quoi surprendre désagréablement : les générations antérieures ne paraissent s’être livré à leur pénible besogne qu’à cause des générations ultérieures, pour leur préparer le niveau à partir duquel ces dernières pourront ériger l’édifice dont la nature a le dessein, et donc pour que seules ces générations ultérieures aient la chance d’habiter le bâtiment auquel la longue suite de leurs ancêtres (à vrai dire, sans doute, sans intention) a travaillé sans pouvoir prendre part eux-mêmes au bonheur qu’ils préparaient. Mais aussi énigmatique que cela soit, c’est pourtant vraiment nécessaire si l’on admet qu’une espèce animale doit avoir la raison et, comme classe d’être raisonnables, qui sont tous mortels mais dont l’espèce est immortelle, doit tout de même parvenir au développement complet de ses dispositions. »
    Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique

    Et pour un mathématicien en poste dans un département informatique, la référence à Kant a son charme : c’est lui que Frege voulut réfuter pour revenir à Leibniz, bien que Gödel finit par donner raison à Kant. 😉

    Pour ce qui est de la notion de transhumanisme, je n’ai jamais compris ce qu’elle recouvrait vraiment.

    • Le transhumanisme, c’est l’homme au delà de sa nature biologique.
      L’âme, ou tout autre concept métaphysique, n’en faisant pas parti.

      • Merci pour cette définition. Reste à savoir jusqu’à quel point l’homme restera humain dans cette transformation, ou cette transhumance?

      • Cette définition ne m’éclaire que très peu sur ce que je dois entendre par transhumanisme. Au delà de notre nature biologique, c’est-à-dire en tant qu’espèce animale, que nous reste-t-il sinon l’esprit ?

        Au regard de l’introduction de l’article, qui met en avant les progrès technologiques récents et à venir, je peux à la rigueur y voir homo faber qui incorpore ses propres outils : il les greffe sur son corps pour le modifier et le transformer. Mais ce n’est là qu’une différence de degré et non de principe avec ce qu’il faisait jusqu’ici.

        Néanmoins, le texte de Pic de la Mirandole porte sur la question : pourquoi seul l’homme est admirable ? pourquoi alors que tous les autres êtres ont un prix ou une valeur, seul l’homme est au-dessus de tout prix et possède la dignité ? À cela il répond : parce que lui-seul doit son salut et sa félicité à lui-même, c’est là son œuvre propre, ce en quoi réside sa liberté :

        « « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celle des bêtes, ou, régénérer, atteindre des formes supérieures, qui sont divines. »

        Mais justement, cette faculté qui nous est propre, et que l’on nomme liberté, c’est bien là un concept métaphysique : il est même la pierre angulaire de tout l’édifice métaphysique. Ainsi, si le transhumanisme veut faire fi de toute métaphysique, alors le texte est mal choisi pour l’illustrer et en poser les fondements.

  • Merci pour ce texte. Effectivement, cette référence kantienne, plus de deux siècles après « De la dignité humaine » , mériterait de figurer dans un second article car elle rencontre bien celle de Pic de la Mirandole.

  • Merci, cet article est à la foi très intéressant et très surprenant. Qui pensait lire cela ce matin ? Merci beaucoup pour ce genre de lectures originales.

  • Texte magnifique, merci pour le partage. Néanmoins, parler de PM comme d’un père du transumanisme c’est , il me semble, faire un excès de zèle et passer à côté de la véritable portée du texte.

    « Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celle des bêtes, ou, régénérer, atteindre des formes supérieures, qui sont divines. »

    Les formes d’ordre supérieur dont il est question ne sont pas simplement « spirituels » mais également physiques, PM parle là d’une transformation voir d’une transmutation de la matière elle-même. Cela à bien été cerné par l’auteur de ce post, le problème c’est que ce changement peut s’opérer par le « haut » mais également par « le bas ». Soit l’on considère comme PM Que l’homme fruit d’une volonté divine se doit de se surpasser dans le sens de correspondre le plus possible avec ce principe premier ( et ce sur le plan de la matière et de l’esprit) :

    « Mais si, insatisfait du sort de chaque créature, il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, il se tiendra avant toutes choses dans la ténèbres solitaire du Père qui est établi au-dessus de tout. »

    Soit l’on essaie d’y voir un surpassement particulier dans une forme de ‘libéralisme individuel’, ce que évidemment PM n’a pas voulu retranscrire.
    La vérité qu’il expose peut être observé selon au moins ces deux angles, mais pour comprendre la pensée profonde de ce genre de génie, je pense qu’il est nécessaire de laisser de côté notre préjugés et idées modernes et traditionnels pour nous focaliser sincèrement sur ce qui a été transmit.

    Enfin, ce genre d’article au format très attrayant sont parfois trompeurs. Et pour savoir discerner le « vrai » du « faux » ne nécessites ni de l’érudition ni une certaine forme de connaissance particulière, mais du simple bon sens.

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