Pic de la Mirandole : père du transhumanisme ?

cyborg credits Vern Hart (licence creative commons)

Le « Discours sur la dignité de l’homme » (1486) fonde l’humanisme et rejoint nos préoccupations d’aujourd’hui sur la technologie.

Par Thierry Berthier.

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Les grandes idées peuvent émerger à un instant de l’histoire peu propice à leurs développements et passer presque inaperçues. Elles peuvent aussi transgresser discrètement les idéaux et les croyances du moment pour sombrer ensuite dans un oubli durable avant de ressurgir des siècles plus tard, cette fois en pleine lumière. Elles trouvent alors un écho favorable et universel dans un contexte devenu plus « compatible ». Sans jamais se corrompre, la grande idée attend toujours son heure pour s’épanouir et affirmer sa modernité. L’une d’entre elles réside certainement dans le concept de « plasticité humaine » développé il y a plus de cinq siècles par le savant italien Pic de la Mirandole dans son Discours sur la dignité de l’homme (1486). Ce texte fondateur d’un humanisme naissant, s’inscrit aujourd’hui dans une extrême modernité au regard des mutations technologiques qui impactent notre époque. Pour s’en convaincre, il suffit d’en relire un extrait extraordinairement prémonitoire, à l’heure de la convergence NBIC (Neurotechnologies, Biotechnologies, Informatique, sciences Cognitives), des manipulations génétiques et des futures interfaces neuromorphiques.

Certains n’hésitent plus désormais à considérer Pic de la Mirandole comme le père fondateur de la pensée transhumaniste et du « technoprogressisme » moderne. Plus simplement, on peut y voir un hymne au libre-arbitre, à l’autodétermination et, d’une certaine façon, à une forme de « libéralisme individuel », même si la tutelle divine initiale est bien présente chez l’auteur. Méritant une lecture attentive, le paragraphe reproduit ci-dessous est, à ce titre, tout à fait édifiant…

Extrait1De la dignité humaine – Jean Pic de la Mirandole

« Très vénérables Pères. J’ai lu dans les écrits des Arabes qu’Abdallah le Sarrasin, à qui l’on demandait quel était, sur cette sorte de théâtre qu’est le monde, le spectacle le plus digne d’admiration, répondit qu’il ne voyait rien de plus admirable que l’homme, opinion que rejoint le fameux mot d’Hermès : « C’est un grand miracle, ô Asclepios, que l’homme ».

Or, méditant sur le sens de ces sentences, je n’étais pas satisfait par les nombreux arguments qui sont avancés de toutes parts en faveur de la supériorité de la nature humaine. L’homme, dit-on, est un truchement entre les créatures, familier des supérieures, roi des inférieures, interprète de la nature grâce à la pénétration de ses sens, à l’enquête de sa raison, à la lumière de son intelligence, intermédiaire entre l’éternité stable et l’instant qui s’écoule, union, comme disent les Perses, et même hymen du monde, et enfin, au témoignage de David, « de peu inférieur aux anges ».

Ces arguments sont certes importants, mais non point décisifs : ils ne sont pas de ceux qui permettent de revendiquer le privilège de la plus haute admiration. Pourquoi, en effet, n’admirerait-on pas davantage les anges eux-mêmes et les chœurs bienheureux au ciel ?

Finalement j’ai cru comprendre pourquoi l’homme est le plus heureux des êtres vivants, et par conséquent le plus digne d’admiration, et quelle est précisément la condition que lui a donné le sort dans l’ordre de l’univers, condition qu’envieraient non seulement les animaux, mais encore les astres et les esprits au-delà du monde. Chose incroyable et étonnante ! Et comment ne le serait-elle pas ? C’est à cause d’elle que l’homme est à juste titre estimé un grand miracle, et proclamé vraiment admirable. Mais quelle est cette condition ? Écoutez, Pères, et prêtez-moi pour ce discours une oreille indulgente, conforme à votre humanité.

Déjà Dieu le Père, architecte souverain, avait forgé selon les lois de sa sagesse impénétrable l’auguste temple de sa divinité, cette demeure du monde que nous voyons. II avait orné d’esprits la région supra-céleste, animé d’âmes éternelles les globes dans l’éther, et garni d’une foule d’animaux de toutes espèces les déjections et la fange du monde inférieur. Mais l’ouvrage accompli, l’artisan désirait qu’il y eût quelqu’un pour admirer la raison d’une telle œuvre, pour en aimer la beauté et en admirer la grandeur. C’est pourquoi, selon le témoignage de Moïse et de Timée, quand toutes choses furent achevées, il songea en dernier lieu à produire l’homme. Mais il n’y avait pas dans les archétypes de quoi forger une nouvelle lignée, ni dans ses trésors de quoi doter ce nouveau fils d’un héritage, ni parmi les séjours du monde entier de lieu où faire siéger ce contemplateur de l’univers. Tout était déjà plein, tout avait été distribué entre les ordres supérieurs, intermédiaires et inférieurs. Mais il ne convenait pas à la puissance paternelle de défaillir, comme épuisée, au terme de la génération. Il ne convenait pas à son amour bienfaisant que l’homme, qui devait louer chez les autres créatures la générosité divine, fût contraint à la condamner pour soi-même.

Le parfait artisan décida finalement qu’à celui à qui il ne pouvait rien donner en propre serait commun tout ce qui avait été le propre de chaque créature. Il prit donc l’homme, cette œuvre à l’image indistincte, et l’ayant placé au milieu du monde, il lui parla ainsi : « je ne t’ai donné ni place déterminée, ni visage propre, ni don particulier, ô Adam, afin que ta place, ton visage et tes dons, tu les veuilles, les conquières et les possèdes par toi-même. La nature enferme d’autres espèces en des lois par moi établies. Mais toi, que ne limite aucune borne, par ton arbitre, entre les mains duquel je t’ai placé, tu te définis toi-même. Je t’ai mis au milieu du monde, afin que tu puisses mieux contempler autour de toi ce que le monde contient. Je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel, ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d’un peintre ou d’un sculpteur. Tu pourras dégénérer en formes inférieures, comme celle des bêtes, ou, régénérer, atteindre des formes supérieures, qui sont divines ».

Ô souveraine générosité de Dieu le Père ! Souveraine et admirable félicité de l’homme ! À lui, il est donné d’avoir ce qu’il désire et d’être ce qu’il veut. Les bêtes, au moment où elles naissent, portent en elles dès la matrice de leur mère, comme dit Lucilius, tout ce qu’elles auront. Les esprits supérieurs ont été, dès le commencement ou peu après, ce qu’ils seront à jamais dans les siècles des siècles. Mais dans chaque homme qui naît, le Père a introduit des semences de toutes sortes, des germes de toute espèce de vie. Ceux que chacun a cultivés croîtront, et ils porteront des fruits en lui. Si ces germes sont végétaux, il deviendra plante, sensitifs, il deviendra animal, rationnels, il se fera âme céleste, intellectuels, il sera ange et fils de Dieu. Mais si, insatisfait du sort de chaque créature, il se recueille dans le centre de son unité, devenu un seul esprit avec Dieu, il se tiendra avant toutes choses dans la ténèbre solitaire du Père qui est établi au-dessus de tout.

Qui n’admirerait ce caméléon que nous sommes ? Et sinon, qui admirera davantage quoi que ce soit d’autre ? Asclépios l’Athénien a dit à juste titre de ce caméléon qu’il était signifié dans les mystères par la figure de Protée, en raison de sa nature muable, qui se transforme elle-même. »

Une pensée précoce et moderne

Enfant précoce, Pic de la Mirandole entre à l’Académie de Bologne dès l’âge de 14 ans, devient un spécialiste du droit, s’instruit dans tous les domaines de la connaissance de l’époque et produit son Discours sur la dignité de l’homme en 1486, à seulement 23 ans… Sa grande culture, sa sagacité, son éloquence et son intelligence font de lui un penseur reconnu par les philosophes, les puissants, les ducs et le roi. Il doit cependant renoncer à ses conclusions philosophiques, cabalistiques et théologiques jugées hérétiques par une commission papale. Il s’enfuit alors en France, est arrêté à Lyon, interné à Vincennes puis libéré. Il s’installe finalement à Florence et y meurt d’une fièvre infectieuse à l’âge de 31 ans.

Évitant le bûcher de justesse du fait de ses écrits, Pic de la Mirandole (1463-1494) pose les fondements de l’autodétermination et du libre arbitre. Il ouvre le champ des possibles pour chaque destin individuel, allant du mal jusqu’au bien, de la barbarie intemporelle jusqu’à la sagesse par la connaissance universelle. Il introduit le concept de plasticité humaine qui trouve aujourd’hui un écho si particulier avec l’ensemble des progrès technologiques NBIC. Si l’augmentation humaine, au sens où l’entend Pic de la Mirandole, s’applique assurément à l’âme et à sa capacité à s’élever par le savoir et la piété, elle s’accommode parfaitement aux progrès et mutations technologiques modernes. C’est bien là toute la puissance de son texte qui traverse cinq siècles sans flétrir…

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  1. Œuvres philosophiques, traduction : O. Boulnois et O. Tognon. PUF, 1993