Le Pont des espions, de Steven Spielberg

Un Spielberg étonnant et pessimiste sur le procès d’un espion dans une ambiance de guerre froide.

Par Gérard-Michel Thermeau.

le pont des espionsUn homme assis, tranquille, est en train de réaliser un autoportrait. Il n’est plus très jeune, paraît même prématurément vieilli. Il marche à petit pas dans la rue, prend le métro, installe sa toile au bord de l’eau. Seulement voilà, ce peintre du dimanche, cet artiste solitaire est un espion. Des individus, dont la carrure trahit les agents du FBI, l’ont pris en filature. Bientôt, ce paisible étranger d’origine indéterminée, va être arrêté.

Ainsi commence de façon époustouflante (oui, époustouflante, sans explosion, sans course poursuite, sans effets spéciaux) un des grands films de Spielberg : Mark Rylance, comédien britannique qui a surtout fait carrière au théâtre, impose sa présence en espion soviétique très éloigné des clichés à la James Bond et plus proche de la grisaille des romans de John Le Carré.

Il n’est pas très bavard cet espion, le « colonel » Abel que doit défendre, à son corps défendant, James Donovan (Tom Hanks, égal à lui-même), brillant avocat spécialisé dans les affaires d’assurance, choisi à l’unanimité par le barreau de New-York pour cette délicate mission. Il s’agit de montrer au monde entier que les États-Unis sont bien un État de droit et que quiconque, fût-il un étranger suspect d’espionnage, bénéficie d’un procès en bonne et due forme avec toutes les garanties juridiques. Personne n’y croit, ni le juge qui préside, ni l’accusation, ni les collègues de Donovan : Abel est condamné d’avance (nul ne présume, à juste raison, son innocence). Seul Donovan, figure du juste tout droit sorti d’un film de Capra, croit dur comme fer aux principes constitutionnels et à la présomption d’innocence. Il va utiliser tous les moyens légaux et réussir au moins à sauver la tête de son client. Au prix d’une terrible impopularité dans un pays où l’anticommunisme fait rage.

Mais ce n’est que le premier acte pour notre avocat bientôt envoyé à Berlin pour y négocier l’échange d’Abel contre un pilote américain tombé entre les mains des soviétiques. L’hiver y est rigoureux alors que le mur est en voie de construction dans cette ville qui conserve les stigmates des destructions de la seconde guerre mondiale.

Spielberg reste fidèle à sa méthode emprunté à Hitchcock : plonger un homme ordinaire dans une situation extraordinaire.

À l’exception d’une brillante séquence de destruction et chute d’un avion espion, le film est d’une extrême sobriété et retenue, avec une très parcimonieuse utilisation de la musique. Rarement on aura aussi bien représenté la guerre froide sur grand écran dans sa dimension idéologique. Certains en France estiment que c’est faire preuve de manichéisme que souligner la plus grande dureté régnant dans le camp communiste : une démocratie libérale aussi imparfaite soit-elle vaut tout de même mieux qu’un régime totalitaire. La comparaison de l’annonce du verdict dans le procès américain qui condamne Abel et du procès soviétique qui condamne le pilote est significative. À l’annonce de la peine de prison et d’une peine de mort, une partie des spectateurs américains se mettent à hurler leur mécontentement. À l’annonce du verdict concernant l’Américain, le public soviétique se lève comme un seul homme pour applaudir. Deux séquences qui en disent plus longs que de longs discours.

Non, les deux blocs n’étaient pas équivalents. Ce sont bien les soldats du régime communiste de RDA qui mitraillaient les téméraires tentant de franchir le mur : Donovan, depuis son compartiment, assiste impuissant à la scène. Mais les critiques français toujours prêt à applaudir la dénonciation du nazisme n’apprécient guère le rappel des horreurs du communisme. Loin d’être manichéen, le film est, au contraire, étonnamment nuancé : l’espion est sympathique, le responsable du KGB n’est pas plus mal traité que ses équivalents de la CIA, les tensions entre soviétiques et est-allemands soulignés, les excès de la paranoïa anti-rouge sont mis en exergue.

En réalité, cette œuvre confirme le profond pessimisme de Spielberg, pessimisme masqué dans ses grands succès commerciaux par le brillant de la mise en scène et leur caractère spectaculaire et divertissant. Le cinéaste n’a pas changé : le propos apparaît simplement davantage visible, suffisamment visible pour que les critiques français s’en soient enfin aperçus. Dans un monde où règnent faux semblants, mensonges, vilenies, médiocrité et lâcheté, Donovan est bien seul. En cela, Spielberg est proche de Frank Capra, usant des mêmes artifices pour mieux faire passer la pilule amère : la famille rose bonbon du héros malgré lui tient le même rôle que les happy end improbables des comédies satiriques de Capra. Donovan est le digne héritier de Mr Deeds (le milliardaire philanthrope campé par Gary Cooper) ou de Mr Smith (le sénateur honnête joué par James Stewart) : l’homme de principes prêt à aller jusqu’au bout pour le respect de ses convictions, indifférent à l’image que les autres peuvent avoir de lui dans la mesure où il est en paix avec sa conscience.

  • Le Pont des espions, film d’espionnage et thriller américain de Steven Spielberg (Sortie nationale le 2 décembre 2015), avec Tom Hanks et Mark Rylance. Durée : 2h12min.