Faut-il terroriser la terreur ?

Souhaite-t-on renoncer aux libertés en échange d’une hyper-sécurité, elle-même sans doute inaccessible ?

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Faut-il terroriser la terreur ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 19 novembre 2015
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Par Julien Josset.

Noyades Nantes (Image libre de droits)
Noyades Nantes (Image libre de droits)

 

Suite aux attaques terroristes, François Hollande a proposé de modifier la Constitution, arguant que l’état d’urgence, tel que défini actuellement, ne permettait pas de lutter efficacement contre le terrorisme. Il est bien sûr plus que légitime que la demande de sécurité de la société civile soit légitimée d’un point de vue législatif, mais il faut garder en tête la tradition de liberté qui règne en France, qui fait son histoire et sa spécificité. Pour cela, l’épisode de la Terreur, de 1792 à 1794, donne des clés pour penser la période présente et sert de garde-fous aux partisans du tout-répressif voulant « terroriser la terreur djihadiste ».

La Terreur révolutionnaire s’est présentée comme un système répressif visant à protéger, défendre la démocratie de ses ennemis qui la rongent de l’intérieur. C’est au nom du « salut public » qu’ont été emprisonnés, près de cinq cent mille « traîtres du peuple » pendant cette période, dont cinquante mille supprimés. Nous affirmons que, loin de protéger la démocratie, la Terreur témoigne d’un retournement contre elle-même de la démocratie.

La Terreur signifie l’élimination systématique des présumés contre-révolutionnaires. La loi dit des « suspects », votée par le Comité de Salut public le 17 Septembre 1793, instaure un règne de suspicion et de délations, lesquelles sont récompensées et encouragées par des primes. Le suspect, à la différence du coupable qui serait l’ennemi réel, dont la culpabilité peut être prouvée, n’est qu’un ennemi potentiel, auquel on prête des opinions, des aspirations, ou des intentions capables d’en faire un comploteur. Saint-Just déclare à la tribune :

« Soulevons le voile qui cache les complots ; épions les discours, les gestes, l’esprit de suite de chacun. »

Saint-Just sous-entend l’idée selon laquelle la Terreur ne serait qu’une contre-terreur, une réplique à une première violence faite à la démocratie. Le despotisme de la transparence ne serait qu’une réponse aux conspirations et aux secrets. Or il est manifeste que la chasse faite au secret ne l’évacue aucunement, elle ne provoque qu’un consensus forcé, un artefact d’unité. La transparence induite par l’élimination du secret sous-tend l’illusion d’une société harmonieuse, dans laquelle il n’existerait pas de conflit, une sorte de « consensus des cœurs », selon l’expression de Rousseau, immédiat et spontané. Ceci indique en premier lieu que la transparence nie le débat, car ce dernier repose sur la pluralité des opinions, ce dernier étant insupportable aux députés jacobins : la contradiction est traîtrise, l’opposition, contre-révolutionnaire. Quand la publicité met en débat, lequel fournit le matériau à la formation de l’opinion, la transparence met en scène, prétend énoncer définitivement le sens, prononcer le réel, et donc rendre impossible tout débat. La transparence rend le pouvoir exempt de critique, la publicité rend celle-ci possible. La publicité place le pouvoir au milieu, la transparence le fait insituable, omniprésent. Claude Lefort a analysé la Terreur comme une entreprise tyrannique dont l’originalité était le travestissement démocratique : le soupçon généralisé instaurait un régime de pouvoir généralisé en ce que le soupçon transférait le pouvoir dans tout le corps social. La multiplication des positions et des lieux de pouvoir (la mise en œuvre de la délation) masque le véritable exercice du pouvoir : la transparence est dès lors la marque de la toute-puissance du pouvoir.

Robespierre, dans son discours du 31 Mars 1794, met en garde ceux qui redoutent les fameuses « lois terribles », dont il défend la sagesse :

« Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable, car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique. »

Débusquer les complots, sonder les consciences pour leur arracher leur soi-disant rêve secret de renverser la démocratie, telle est le projet politique de la Terreur. Ce soupçon systématique, le mot « quiconque » l’indique, exhorte les citoyens à s’entre-regarder, à observer et à se faire observer, scruter et être scruté. Robespierre, qui prétend accuser la peur, la provoque en réalité. La dichotomie opérée entre l’innocence et la culpabilité, liée à la peur ou son absence, révèle une volonté d’emprise sur les consciences. Le contrôle de tous par chacun, renforcée par les Comités locaux de surveillance, indique la politisation des pensées, la fin de l’intimité, une unité inquisitoriale.

Cette transparence est d’autant plus arbitraire que les victimes de la délation sont sans moyen de défense. En effet, la justice révolutionnaire participe elle-même de cette idéologie de la transparence. Les témoins de la défense sont absents au procès, les preuves matérielles sont rendues superflues par un décret, les délibérations doivent se faire à voix haute, la catégorie même de « suspect » est laissée à l’appréciation de chacun, fondant un système purement discrétionnaire. Il est d’ailleurs intéressant de noter que cette parodie de justice rend d’ailleurs caduque les droits de l’homme et du citoyen, sitôt institués sitôt niés, et ce par les mêmes députés.

L’opposition de la transparence et de la publicité a d’ailleurs été comme matérialisée à travers celle de Robespierre et Desmoulins, lequel, étant journaliste, était un adversaire du système de suspicion, accusant Robespierre de créer plus d’ennemis à la démocratie que de partisans.

Le plus intéressant est que la Terreur, hier comme aujourd’hui, remet en cause les fondements de l’espace public. En effet, Kant, et à sa suite Habermas, nous ont enseigné que ce dernier, comme sphère intermédiaire entre l’État et la société civile, reposait sur une stricte séparation de la sphère publique et de la sphère privée. Or, en pourchassant les secrets de l’intériorité, en sondant les consciences, la loi des suspects comme les dispositions du Patriot Act, disposition archétypique du régime de la Terreur, fusionne les deux sphères, elle signifie l’engloutissement du privé dans le public : tout, y compris le plus intime, doit être sur la place publique. Cependant, la transparence, initiée pour protéger la démocratie, détruit pourtant cette sphère intermédiaire qui est la condition sine qua non de la démocratie moderne, en proclamant que tout est politique : le « tout-politique », la surpolitisation conduit précisément à la mort de la politique. La transparence est donc l’effacement de la ligne de partage entre ce qui relève de la politique et ce qui ressort de la sphère privée. Cette fusion s’inscrit dans une logique de « totalitarisation » de la société, dans laquelle le pouvoir absorbe la société civile, l’homme est réduit au citoyen. Ainsi, la transparence met en jeu une dialectique, celle de la surpolitisation et de la dépolitisation, la dépolitisation par la surpolitisation menant à la disparition de l’espace public.

Ainsi, hier comme aujourd’hui, la chasse aux complots semble justifier le recul des libertés individuelles, comme si la sécurité était l’ennemi définitif de la liberté.

Souhaite-t-on renoncer aux libertés en échange d’une hyper-sécurité, elle-même sans doute inaccessible ? Peut-on parier que le politique n’agira pas contre les intérêts de la société civile ? Est-ce vraiment le chemin que veut emprunter la France ? Si oui, il faudrait a minima que le débat soit ouvert.

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  • Où en sommes-nous arrivés?
    Considérer comme une restriction inacceptable des libertés le fait de contrôler les frontières, et trouver normal que la simple expression d’idées politiquement incorrectes soit un délit?… Les grands principes ne sont-ils pas devenus à géométrie variable selon le gré des politiques? Dans l’urgence, il n’est pas facile de prendre du recul. Merci à l’auteur de cet article d’oeuvrer dans ce sens.

  • Nos politiques font en sorte que les fondements de notre république sombrent dans l’oubli. Les gens ne cherchent pas à savoir ou à comprendre au-delà de leurs émotions et sentiments. Quand vous vous éloignez de la raison, vous ne trouverez que l’errance et l’ignorance.

    En plus des fondamentaux que sont apprendre à lire, à écrire, et à compter, il faudrait que l’école dès l’élémentaire, apprenne à raisonner.

  • Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. » Benjamin Franklin

    Par ailleurs, ils ont trouvé la bonne excuse pour faire exploser les dépenses et creuser encore plus la dette publique.

  • Je trouve curieux que l’on puisse mettre en parallèle la terreur inaugurée par un Robespierre et ces amis politiques, ivres de sang( génocide vendéen, massacres lyonnais, noyades nantaises, et j’en passe…) avec la réaction d’un gouvernement qui vient de prendre conscience, enfin, de la gravité de la situation en renforçant les lois sécuritaires. La première de nos libertés est de ne pas être à la merci d’assassins, d’avoir l’espoir de vivre une vie heureuse. Il ne suffit pas comme le proclame un grand nombre de philosophes, certes respectables, de refuser par principe une restriction des libertés, pour nous faire prendre conscience de la fragilités de ces dernières. Il faut beaucoup plus pour convaincre une population entière du bien-fondé de leurs opinions ; démontrer entre autres que si l’on ne réagit pas, il y aura beaucoup moins ou plus du tout de victimes ; que dans les circonstances actuelles l’islamisme reculera, lui-même convaincu de l’inutilité de ses massacres et de ses projets d’un état religieux sanguinaire.

    • Comme écrivait Benjamin FRANKLIN…
      Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre et finit par perdre les deux.

      • La vieille citation qui pue… 15ème fois que je la vois….

        Vous voulez que je vous sorte du texte des extraits du coran ?

        • En reniant ce principe de liberté, les politiques ne font que suivre le cercle vicieux de l’ignorance et de la manipulation qui est le même fardeau dans lequel se complaise les terroristes. Réagir n’importe comment sans réflexion non soumise à l’émotion, ne fera qu’engendrer dans le futur d’autres interactions tragiques.

        • A romaric :

          15 fois que vous la voyez et vous n’y avez pas encore réfléchi une seule fois ?

          un petit effort.

    • Je oense qu’au-delà des évènements, il s’agit de remarquer les dérives idéologiques qui sont à l’oeuvre. Il y a toujours un risque à prétendre qu’on détient la vérité tout seul et de façon définitive.

      • Il est clair que les mesures prises constituent, suivant le bien-fondé qu’on leur reconnait, soit une saine réaction, soit la correction excessive (l’état d’urgence) de phénomènes déjà connus mais trop négligés, jusqu’ici: il en va ainsi de la surveillance des imams et des mosquées, des sites de propagande illégale, du départ des jeunes combattants et de l’attitude à avoir à leur retour, ou simplement des activités se déroulant dans les quartiers difficiles, par exemple, mais aussi de la surveillance des investissements du Qatar, de transferts bancaires de sommes suspectes, ou de plaintes de disparition de grands adolescents ou de jeunes adultes. À titre d’exemples.

        Avec la faiblesse de devoir s’interdire toute discrimination en mettant toute la population sous surveillance au lieu de viser les foyers suspects, habitude pourtant efficace pour les réseaux (drogue, trafic de métaux: association de malfaiteurs …) qui apporte l’expérience progressive des « sphères » où cela se passe, les stratégies utilisées, le recrutement préférentiel, etc …

        D’autre part des mesures exceptionnelles peuvent être provisoirement autorisées sans pour autant en exclure l’approbation (éventuellement a postériori mais dans un délai bref) de la représentation nationale ou d’au moins une commission restreinte représentative, si il y a nécessité de secret partagé.

  • Aucune modification actuellement envisagée de notre Constitution n’aurait permis d’éviter les attentats de 2015. Aucune loi non plus. En conséquence, les gesticulations de nos PAINS (PArasiteIncompetentNuisibles) sont inutles. Seule compte la volonté :
    – à l’intérieur, de traquer et de traduire en justice les coupbales et leurs complices.
    – à l’extérieur, d’éliminer les hérétiques via une diplomatie et des actions concertées.
    Ce sont des êtres humains qui accompliront cela, pas des lois.

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