Des terroristes incultes et nihilistes

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

L’Islam de ces combattants est aussi confus que leur intelligence des relations internationales.

Par Guy Sorman

Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)
Abu Bakr al Baghdadi, painted portrait credits thierry ehrmann (CC BY 2.0)

Sous le coup de l’émotion, est-il décent de commenter les agressions terroristes dont ont été victimes plusieurs centaines de Parisiens ? On hésite a proposer une analyse qui paraîtra comme froide a un moment où seuls le deuil et la compassion devraient régner. Mais ne pas tenter d’analyser expose à ne pas comprendre la nature du terrorisme, à réagir de manière impulsive et à s’exposer à de nouvelles attaques.

Ce qui me parait distinguer les agressions de ce 13 novembre est la gratuité des cibles choisies. Celles-ci, au contraire de l’attaque contre Charlie Hebdo en janvier, n’ont aucune signification symbolique. Ces attaques ne sont pas dirigées contre des médias, ni la communauté juive, ni des représentations de l’État : les cibles sont banales et sans doute ont-elles été choisies en fonction de leur banalité. Les terroristes veulent prouver qu’ils frappent où bon leur semble, portant atteinte à la vie ordinaire des Français ordinaires. Cette banalité même interdit par avance à la police de protéger ce qui revêtirait une valeur signifiante, chaque Français pouvant désormais devenir une cible, ce qui est neuf et inquiétant : mais apeurer tous les Français est le but recherché.

Ceci participe de l’extraordinaire difficulté d’interpréter ce terrorisme avec les catégories habituelles de la géopolitique ou de la guerre classique.

On voudrait rationaliser, car une explication logique serait rassurante. Or, les buts poursuivis par les terroristes sont aussi évasifs que leurs cibles. S’agit-il d’une bataille dans une guerre en Syrie pour sanctionner la France qui s’y attaque aux mouvements islamistes ? Le rôle de la France en Syrie est des plus modestes et on ne voit pas comment une attaque terroriste à Paris pourrait dissuader l’aviation française de bombarder des bases islamistes : c’est le contraire qui se produira.

Si les causes des attentats ne sont ni claires ni rationnelles, la personnalité des meurtriers est aussi troublante : s’ils sont musulmans d’origine ou convertis et attendent que leur martyr les conduise au Paradis, c’est qu’ils n’ont pas lu le Coran et ne connaissent l’Islam que par le web ou des prédicateurs ignares. L’Islam qui, à cet égard, n’est pas à l’opposé du Christianisme, promet la vie éternelle à ceux qui, tous leurs actes pesés, auront répandu le bien autour d’eux : le massacre des innocents, nulle part dans le Coran, n’est mentionné comme un raccourci vers le Paradis. L’Islam de ces combattants est aussi confus que leur intelligence des relations internationales.

Leurs motivations et actions relèvent plutôt du nihilisme, c’est-à-dire du Rien, de l’inexplicable, sans raison et sans finalité. Le nihilisme est embarrassant, précisément parce qu’il est indéfinissable. Un précédent vient à l’esprit : les mouvements anarchistes qui, à la fin du 19e siècle, avaient ravagé l’Europe et les États-Unis, recourant à des bombes plus artisanales que celles des terroristes contemporains, mais avec une même propension au suicide et des finalités aussi floues. Le nihilisme par son irrationalité même, échappe à tout contrôle : il relève moins de la politique que d’une pathologie collective, psycho-sociale qui, telle une épidémie, se répand  par contagion. Ce qui n’est pas rassurant : le foyer de cette épidémie en Europe est gigantesque.

Les banlieues des grandes villes sont devenues comme on le sait trop, des territoires à part, peuplées d’une jeunesse désœuvrée, abonnée au trafic de drogues et des armes. La police n’ose s’y aventurer, les écoles y sont désertées, les médecins et ambulances refusent de s’y rendre. Cette population est issue d’une immigration souvent lointaine, ces jeunes étant les descendants à la deuxième ou troisième génération de parents et grands-parents venus d’ailleurs pour travailler en France. Ce sont les enfants et petits-enfants, de nationalité française, qui ont agencé ces territoires en zones hors-droit. Les gouvernements sont les seuls vrais coupables d’y avoir édifié des ghettos immobiliers, mené des politiques économiques ne débouchant que sur le chômage, renoncé à imposer toute discipline dans la rue ou à l’école.

Les terroristes, enfants de ces quartiers y sont comme des poissons dans l’eau, y stockent des armes et de la drogue et bénéficient de la complicité de leurs pairs. C’est parce que leur vie dans ces zones n’a pas de sens qu’ils sont tentés par « l’Islam pour les nuls » tel qu’il est propagé par internet, par la participation active aux combats du Proche Orient dont les images sont indistinctes des combats virtuels des jeux vidéo. Il n’existe pas de frontière claire dans l’esprit de ces islamo-nihilistes entre les massacres virtuels perpétrés sur une console de jeu et des massacres réels perpétrés dans une rue de Paris : pour le nihiliste, le passage à l’acte est la réalisation concrète, plus stimulante, que le jeu virtuel, rien de plus. Seules les victimes sont vraies.

On aimerait qu’il existe une panoplie de solutions simples pour mettre un terme à l’épidémie nihiliste. Celles que l’on préconisera exigeraient un effort sans précédent des gouvernements occidentaux. Il faudrait exterminer les groupuscules islamistes en Syrie, supprimant ainsi les écoles et les modèles pour les islamo-nihilistes. C’est possible par une action massive et coordonnée incluant Américains et Russes : Obama Président, cela n’aura pas lieu. Il faudrait ensuite que les musulmans en Europe se résolvent à dénoncer les perversions nihilistes de l’Islam : on ne les entend guère. Il conviendrait que les gouvernements en Europe reconquièrent les zones de non-droit .

Ces trois stratégies, deux au moins, réduiraient le foyer de l’épidémie. Mais il est à craindre que l’on assiste plutôt à des surenchères partisanes, à une mise en cause des réfugiés syriens qui n’y sont pour rien, à des gesticulations inutiles comme la fermeture des frontières alors que les islamo-nihilistes sont chez nous, à des patrouilles militaires évidemment dérisoires. Le tragique supplémentaire après les attentats de Paris pourrait être la médiocrité dans l’analyse et la réponse, ce qui encouragera l’épidémie islamo-nihiliste plutôt que de l’éteindre.

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