Poutine : mais qu’est-ce qu’ils lui trouvent tous ?

Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

Pourquoi Poutine fascine-t-il à droite comme à gauche ?

Par Nathalie MP.

Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)
Vladimir Poutine 2 (Crédits World Economic Forum, licence Creative Commons)

 

Tous, c’est presque le mot juste au sens propre. Selon un sondage d’opinion mené en Russie en octobre dernier, les Russes ne sont pas loin de 90% à approuver l’action de leur Président ! Les frappes militaires en Syrie sont leur premier et principal motif de satisfaction. Le sondeur précise que la marge d’erreur n’excède pas 3,5%, mais à ce niveau soviétique de popularité, l’erreur n’est sans doute pas à chercher du côté des calculs et des échantillons. À l’autre extrémité du globe, le magazine Forbes vient de décerner son titre d’homme le plus puissant du monde à Vladimir Poutine pour la troisième année consécutive, sa très haute popularité intérieure n’étant pas pour rien dans cette nomination. 

En France aussi, Poutine a ses adeptes, disons même ses idolâtres, disons même de plus en plus nombreux et disons même de plus en plus dithyrambiques. On les trouve essentiellement aux extrêmes, Front de gauche et Front national en tête, chez toutes les variantes possibles de souverainismes anti-européens, anti-américains et anti-libéraux. Pour eux, Poutine est le type même de « l’homme fort » qui défendrait les valeurs traditionnelles de l’Occident chrétien face à la poussée islamiste d’un côté et à l’impérialisme débridé des États-unis et de l’Union européenne de l’autre. Mais je vois aussi des libéraux vanter le régime russe parce que l‘impôt sur les sociétés y est de 20% et que l‘impôt sur le revenu consiste en une « flat tax » de 13%, comme si ça suffisait à assurer le respect des libertés individuelles.

Comment la recherche de « valeurs morales », de sécurité, de démocratie, de droit des peuples peut-elle s’accommoder du recours à un Poutine, c’est un mystère pour moi. Car enfin, qui est ce Poutine, porté aux nues encore tout récemment par un Philippe de Villiers tout émoustillé de l’intérêt du Président russe pour son festival du Puy du Fou et convaincu qu’il est un nouveau Saint-Louis pour la Chrétienté ? Qui est ce Poutine visité par un Sarkozy tout sourire et surtout obsédé par l’idée de retrouver des couleurs de présidentiable ?

Brève biographie : Vladimir Poutine est né à Léningrad (ex-Saint-Pétersbourg) en 1952 dans une famille modeste. Il ne se distingue guère à l’école si ce n’est dans les sports, puis il entreprend des études de droit à l’université. Son rêve de jeunesse d’entrer au KGB se réalise. À ce titre, il passera plusieurs années en Allemagne de l’Est. À la chute de l’URSS en 1991, il démissionne du KGB avec le grade de lieutenant-colonel et entre à la mairie de Léningrad où il devient l’un des hommes les plus influents autour du maire. En 1996, il est nommé à Moscou dans les services de la présidence de Boris Eltsine. C’est à ce moment-là que commence sa fulgurante ascension politique.

En 1998, il devient directeur du FSB (ex-KGB), puis en 1999, Boris Eltsine lui confie le poste de Président du gouvernement, c’est-à-dire l’équivalent de notre fonction de Premier ministre. Il ne s’interdit pas de forger des scandales de mœurs de toutes pièces afin de mieux asseoir son autorité sur le système judiciaire russe et écarter les gêneurs pour lui-même ou pour Boris Eltsine. Ce dernier démissionne fin 1999 et Poutine lui succède à la Présidence russe en 2000 puis en 2004. Les présomptions de fraude électorale sont nombreuses.

En 2008, ne pouvant se présenter une troisième fois consécutive, selon les termes de la Constitution, Vladimir Poutine soutient son Premier ministre Dmitri Medvedev, lequel gagne les élections présidentielles et le nomme Premier ministre. En 2012, Vladimir Poutine se présente à nouveau à la magistrature suprême et devient le 4ème Président russe. Medvedev réintègre alors le niveau de Premier ministre. Rien que ce petit jeu de fausse application démocratique de la Constitution entre Poutine et Medvedev, qui a permis au premier de conserver le pouvoir depuis 1999, devrait inciter à la méfiance.

En fait les entorses à l’État de droit sont légion. Depuis l’accession de Vladimir Poutine au pouvoir, les opposants au régime ont la fâcheuse tendance à disparaître dans des conditions violentes. Après la journaliste Anna Politkovskaïa en 2006 et de nombreux autres, ce fut au tour de Boris Nemtsov (1959-2015), ancien vice-Premier ministre de Boris Eltsine, d’être assassiné en plein Moscou le 27 février dernier.

Boris Nemtsov faisait partie des jeunes ministres réformateurs dont Boris Eltsine s’était entouré pour mener à bien la transition entre le système soviétique et une Russie ouverte sur le monde. L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine et sa rhétorique sur la « grande Russie » et la « verticale du pouvoir » fut saluée positivement par une majorité de russes déconcertés, désenchantés1 par l’abandon des automatismes et des protections que le système communiste impliquait. Elle se traduisit par une reprise en main politique de toutes les instances gouvernementales et un renforcement des services de renseignement et de police. Boris Nemtsov entra alors dans l’opposition au régime instauré par Poutine.

Suite aux attentats de janvier perpétrés par des terroristes islamistes contre les dessinateurs de Charlie Hebdo, Boris Nemtsov manifesta son soutien à ces derniers. Au lendemain de son assassinat, le gouvernement russe exploita cette prise de position en arrêtant des activistes tchétchènes (musulmans). Mais cette piste ne parait crédible ni à sa famille ni aux mouvements d’opposition pour lesquels il s’agit purement et simplement d’un meurtre politique orchestré par le tsar actuel du Kremlin.

Il se trouve que Boris Nemtsov comptait parmi les opposants qui avaient appelé les Russes à une marche d’opposition aux politiques de Vladimir Poutine. Cette manifestation devait avoir lieu le dimanche qui a suivi son assassinat. « Cette marche demande l’arrêt immédiat de la guerre avec l’Ukraine, elle exige que Poutine cesse son agression », avait-il expliqué avec force à la radio. Il s’agissait aussi de dénoncer la situation économique catastrophique et la mauvaise gestion du gouvernement dans un contexte de chute des prix du pétrole et de sanctions occidentales consécutives à la guerre en Ukraine.

Si l’économie russe a connu de belles performances au début des années 2000, notamment grâce aux prix élevés du pétrole, elle connait maintenant une dégringolade tout aussi spectaculaire. Sa structure faiblement diversifiée, largement dépendante des hydrocarbures, ne lui permet pas de lisser facilement les changements conjoncturels. On s’attend à un recul du PIB de l’ordre de 3 à 4% pour l’année 2015 et à une inflation de 15% après 8% en 2014. Dans une note de conjoncture du 2ème trimestre 2015, BNP Paribas indiquait en conclusion :

« Au total, l’économie russe présente les caractéristiques d’une économie de guerre avec 1) une inflation générée par la dépréciation du change mais aussi par le rationnement (notamment des produits alimentaires), conséquence indirecte des mesures de rétorsion prises par le gouvernement russe envers l’UE, 2) des restrictions budgétaires nécessaires pour financer les dépenses militaires. »

Il est très étrange de lister à la suite : popularité à 90%, rationnement alimentaire, économie de guerre, frappes en Syrie, alors que la Russie n’est attaquée nulle part. D’autant plus étrange qu’en ce qui concerne les opérations militaires contre Daesh, la position de Vladimir Poutine a changé du tout au tout en quelques semaines. Si le Président russe a systématiquement assuré Bachar El Assad de son soutien, il n’a pas toujours été d’avis d’intervenir militairement. L’extase des poutinistes français à propos de la cohérence, de la fermeté et de la sûreté de jugement de Poutine sur la politique anti-terroriste est donc largement surfaite.

De même, le rempart que Poutine est supposé représenter contre l’Islam conquérant ne semble pas si solide qu’on veut nous le faire croire. Célèbre pour avoir déclaré qu’il irait « buter les terroristes musulmans de Tchétchénie jusque dans les chiottes », il n’en a pas moins installé à la tête de cette région un homme à lui qui s’est fait remarquer après les attentats de Paris en organisant une manifestation monstre de 800 000 personnes contre les dessinateurs de Charlie Hebdo. Pas pour, contre.

Ajoutez en vrac à tout cela, et ce ne sont que quelques bribes de poutinisme, des soupçons persistants d’enrichissement personnel, des assassinats au polonium, la lutte contre certains oligarques et le soutien à d’autres, une curieuse analyse de l’histoire qui pousse Poutine à justifier le pacte Molotov-Ribbentropp, une liberté de la presse peu glorieuse (152ème rang contre 38ème pour la France) et une population en baisse à cause des ravages de l’alcool (projection de 129 millions d’habitants pour 2030 contre 143 millions aujourd’hui), et je trouve qu’on a un tableau vraiment rafraîchissant de ce qu’un pays devrait aspirer à devenir.

On ne peut s’empêcher de remarquer que du jour où l’économie a commencé à flancher, Poutine s’est lancé dans une politique extérieure agressive. Il exerce sur son peuple une sorte de fascination perpétuellement entretenue par un culte de la personnalité à base de photos de lui dans des situations martiales ou viriles qui semblent sorties d’un très mauvais film américain. Complétez cela par un discours grandiloquent sur la Russie éternelle et veillez à disposer de services de renseignement au taquet et vous obtenez un peuple convenablement domestiqué.

J’ai eu du mal à me décider à aborder ce sujet Poutine tant il me semble soulever des réactions passionnelles y compris en France. L’attribution, il y a un mois, du prix Nobel de littérature 2015 à Svetlana Alexievitch, que j’ai découverte à cette occasion, m’a donné du courage pour me lancer. Voici ce qu’elle a déclaré dans une interview au journal Le Monde :

« Cette génération de l’après-1990 soutient fortement Poutine, elle reprend ses discours sur l’humiliation, sur le besoin d’un leader fort. Nous, on imaginait que des gens différents apparaîtraient, des gens libres.

Peut-être faut-il d’abord, pour que disparaisse cette mentalité d’esclave, que ceux d’en haut changent… »

On en revient toujours au même point. Je me demande : « Mais qu’est-ce qu’ils lui trouvent tous, à ce Poutine ? » Car comme disait Copeau à la fin de son livre que j’ai commenté dernièrement : « Nous ne voulons simplement pas d’esclaves. » Une seule conclusion possible : les admirateurs de Poutine, plongés dans une quête éperdue d’un modèle alternatif vécu sur le mode de « l’illusion lyrique » entretenue par l’image de « l’homme fort », ne se rendent pas compte qu’en réalité « ils veulent des esclaves » ou sont des esclaves en puissance.


Sur le web

  1.  Je suis en train de lire (petit à petit, parce que c’est compact) La fin de l’homme rouge, ou le temps du désenchantement, par Svetlana Alexievitch, Éditions Actes Sud.