Zemmour, Buisson, Finkielkraut : la pensée réactionnaire pour les nuls

eric zemmour credits fondation France-Israel (licence creative commons)

Qui sont ces réactionnaires qui peuplent les émissions de radio et les plateaux télé ? Petite mise au point.

Par Frédéric Mas.

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Depuis quelques temps, Libération et Les Inrocks enchaînent les unes tapageuses sur la grande menace réactionnaire. Ils emboîtent le pas à certains politologues et journalistes pressés de décrire l’époque comme un retour à l’esprit des années 30, avec ses ambiguïtés, ses menaces, et son ambiance de panique morale. Il est difficile de ne pas relever ici le tour de passe-passe idéologique et médiatique d’une certaine gauche culturaliste visant à se donner une contenance morale face à un épouvantail commode.

Seulement, limiter le phénomène à une resucée de l’antifascisme stalinien n’épuise pas le sujet. La vague réac est devenue aussi partie intégrante de l’industrie de l’entertainement, et tous les plateaux télé en veulent un, comme ils voulaient un comique « anticonformiste et irrévérencieux » (mais qui pense dans les clous quand même) pour animer leur shows il y a encore quelques années. Elle renvoie autant à l’émergence d’intellos de droite qu’aux règlements de compte interne à la gauche, à la critique de l’époque et au ralliement à l’atlantisme, au rejet du multiculturalisme et au néorépublicanisme, ce qui nous oblige à raffiner un peu la typologie réacs/pas réacs. Pour s’y retrouver, il est possible de distinguer (en gros !) trois sous-catégories de réacs : la gauche pop, les vrais réacs et les intellos antimodernes.

Néoconservateurs et nouveaux réactionnaires

Irving Kristol disait des néoconservateurs qu’ils étaient des progressistes qui s’étaient pris la réalité dans la figure. C’est sans doute en pensant à cette image que Daniel Lindenberg avait rédigé en 2002 un essai pâteux associant à la fois quelques auteurs alors à la mode (Houellebecq, Dantec, Muray) et certains de ses collègues du centre Raymond Aron à l’EHESS (Manent, Gauchet). Ainsi, les premiers réacs étaient de gauche, mais pas assez pour certains anti-réacs de gauche.

Aujourd’hui, les critiques viennent toujours de la gauche de la gauche et désignent cette fois-ci avec plus de précision ce qu’on pourrait appeler la gauche populaire et républicaine : Marcel Gauchet, Christophe Guilluy, Laurent Bouvet, Alain Finkielkraut ou Michèle Tribalat défendent le modèle républicain, critiquent le multiculturalisme politique et idéologique, les dérives identitaires et l’évolution culturaliste du Parti socialiste, ce qui les place souvent dans une position délicate. Si la gauche pop est sans doute la première à s’être fait traiter de réac, elle a la particularité de ne pas l’être vraiment.

Fédérer les réacs

Philippe de Villiers a récemment fait son grand retour en politique pour expliquer pourquoi il avait arrêté la politique. S’il y a bien un homme politique qui peut revendiquer l’étiquette réac, c’est bien lui ! L’inspirateur du Puy du Fou, admirateur de Saint Louis, défenseur de la mémoire vendéenne contre les excès de la révolution française, ancien de Combat pour les valeurs et du Mouvement pour la France, catholique pratiquant et clairement à droite, renaît en critique social. En effet, depuis quelques semaines et la sortie de son dernier livre, il accumule les pseudo-révélations, et parfois les poncifs, sur les dessous du monde politique : les politiques sont tous nuls, vendus au Qatar et aux États-Unis, le traité transatlantique nous fera disparaître, c’est Bildenberg qui dirige le monde. Et ça tourne beaucoup sur les réseaux sociaux.

Patrick Buisson, l’ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy, et connu pour ses opinions droitières, s’est aussi réveillé. Lui parle de fédérer ces nouveaux conservateurs qui se retrouvent dans les écrits d’Éric Zemmour, Natacha Polony et Eugénie Bastié. L’effacement de la France dans le monde, le rejet de l’immigration et la politisation d’une frange des catholiques (FX Bellamy, C. Beigbeder, R. Camus) semblent être les principaux moteurs de cette minorité active qui cherche à exister dans le débat public.

Antimodernes et non-alignés

Au milieu des querelles de chapelles, des pamphlets et des petites phrases médiatiques, parfois victimes collatérales d’un débat qui passionne les rédactions, on trouve des écrivains, des essayistes, et même parfois des philosophes qui n’en demandaient pas tant. Par exemple Pierre Manent, libéral tendance Raymond Aron et conservateur lecteur de Montaigne, qui vient d’écrire un petit essai sur la situation française à la fois pessimiste sur l’avenir du pays et invitant nos concitoyens à faire une place honorable aux musulmans français dans la conversation civile. Dans la même veine, Rémi Brague a eu l’occasion d’écrire le peu de goût qu’il avait pour la culture de masse et son attachement à un humanisme qui peut apparaître désuet à nos contemporains. En littérature, Houellebecq a signé Soumission, qui loin d’être un pamphlet « islamophobe », est plutôt une critique acerbe de l’esprit de renoncement de l’époque. Plus éloignés de la sphère politico-médiatique, les antimodernes adressent une critique du monde contemporain plus articulée que les pamphlétaires de droite précédemment mentionnés et ne se sentent pas concernés par les querelles internes à la gauche française.

Le lamento réactionnaire

Alors, quel point commun entre tous ces réacs, nouveaux, anciens ou occasionnels ? Une fois écartés les effets et les fausses polémiques issus du monde du divertissement, il est possible d’isoler un pessimisme commun, une insatisfaction face à l’époque, que celle-ci s’attache à la culture de masse, à la faillite de l’éducation, à la fin du mouvement ouvrier ou au déclin réel ou supposé du rôle de la France dans le monde sous les coups du terrible capitalisme anglo-américain. C’est aussi cette raison qui rend la pensée « réactionnaire » attrayante pour nos concitoyens, qui partagent le même pessimisme culturel concernant l’avenir du pays.

Pour Sudhir Hazareesingh, auteur d’un essai récent intitulé Ce pays qui aime les idées. Histoire d’une passion française, les diverses manifestations « réactionnaires » reflètent dans le débat public ce sentiment de déclassement national : « Le pessimisme […] s’est aggravé : d’un sentiment d’anxiété contenue il est devenu l’un des traits caractéristiques de la mentalité française contemporaine. […] Il s’agit d’un déclinisme aux forts accents ethniques et nationalistes, dont le discours et l’imaginaire imprègnent des concepts ou des institutions qui, jusqu’à présent, avaient constitué des bastions de la confiance en soi : non seulement la projection des valeurs françaises dans le monde […] mais aussi la culture classique, le système éducatif républicain et la pensée sociale progressiste. » Le propos peut paraître excessif. Il condamne plus qu’il ne discute les thèses des auteurs estampillés réacs au nom d’une vague admiration pour notre gauche nationale pas nécessairement la plus intelligente, mais il ne met pas non plus complètement à côté.

C’est sans doute ici que les libéraux ont un rôle à jouer : celui de proposer un horizon d’utopie capable de dépasser les vieux clivages idéologiques qui entravent la réflexion de beaucoup de nos concitoyens.