Liberté collective vs. liberté individuelle

Publié Par Gilles Guenette, le dans Politique

De la même façon que Lenina Crowne ne comprend pas pourquoi son ami Bernard Marx souhaite s’affranchir du « corps social », Mme David ne comprend pas comment des Québécois peuvent en venir à se sentir lésés par le collectivisme ambiant.

Il arrive souvent, lorsqu’on lit un roman ou qu’on regarde un film, qu’un personnage nous rappelle quelqu’un. Soit qu’il lui ressemble physiquement, soit qu’il lui ressemble psychologiquement. Ça m’est arrivé l’autre jour alors que je lisais Le meilleur des mondes. L’un des personnages principaux, Lenina Crowne, une véritable bombe sexuelle, employée du Centre d’Incubation et de Conditionnement de Londres-Central, me rappela étrangement Françoise David, l’ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec et instigatrice d’un parti féministe, de gauche, écologiste, altermondialiste, pacifiste et antiraciste qui devrait voir le jour cette année. Non, non, pas pour les raisons que vous croyez…

Individualité déniée

En l’an 632 après la naissance de Henry Ford, la société mondialisée valorise la performance, la production, la technologie, le bonheur perpétuel et la vie en société. Toute la population, en majorité stérile, produite désormais en usine, est conditionnée par des techniques efficaces contrôlées par une élite. Bernard Marx, membre de cette élite, ne jouit pas d’un physique associable à un membre de sa caste, pour des raisons inconnues. Rejeté, il développe un comportement solitaire, comble de l’anormalité. Le hasard lui donne l’occasion de rencontrer John, un « sauvage » vivant dans une réserve où l’on enferme ceux qui ont refusé de s’accommoder au nouvel ordre mondial. Ramené à Londres, John, conscient de sa liberté individuelle, se heurte à un monde où la collectivité est maître, où l’Homme n’est qu’un pantin au service de l’efficacité.

Dans le classique de Aldous Huxley, toute la société est gérée de façon centralisée. De la conception des futurs citoyens, à leur naissance, en passant par leur éducation (ou conditionnement) et leur approvisionnement, à vie, en drogue du bonheur, tout relève de l’État. Les mots « père » et « mère » ont été bannis du lexique populaire, de même que les vieux écrits, retirés de la circulation. « Tout le monde est heureux, à présent ! » C’est le triomphe du collectif sur l’individu. Tout baigne. Même si, de temps en temps, certains citoyens remettent en question ce bonheur factice.

Les premiers signes de questionnement de l’un d’eux, Bernard Marx, un haut placé du Bureau de Psychologie, se manifestent lorsqu’il confesse être tiraillé par son individualisme à une amie, Lenina Crowne. Dans le passage qui suit, les deux personnages, des Alpha-plus, reviennent d’une fête à bord d’un hélicoptère personnel. Bernard pilote l’appareil, il vient de l’immobiliser au dessus de la mer et d’éteindre la radio :
– Je désire contempler la mer en paix, dit-il. On ne peut même pas regarder, si l’on a continuellement ce sale bruit dans les oreilles.
– Mais c’est délicieux. Et puis, je ne désire pas regarder, moi.
– Mais moi, oui, insista-t-il. Cela me donne la sensation… il hésita, cherchant les mots pour s’exprimer… la sensation d’être davantage moi, si vous comprenez ce que je veux dire. D’agir davantage par moi-même, et non pas si complètement comme une partie d’autre chose. De n’être simplement une cellule du corps social. Cela ne vous donne pas cette sensation-là, Lenina ?
Mais Lenina était en larmes.
– C’est affreux, c’est affreux, répétait-elle continuellement. Et comment pouvez-vous parler comme cela de votre désir de ne pas être une partie du corps social ? « Nous ne pouvons nous passer de personne. Les Epsilons même… »
– Oui, je sais, dit Bernard d’un ton railleur. « Même les Epsilons sont utiles ! » Moi aussi. Et j’aimerais diantrement mieux ne servir de rien !
Lenina fut scandalisé de son blasphème.
– Bernard, protesta-t-elle d’une voix ahurie et affligée, comment pouvez-vous parler ainsi ?
D’un ton différent :
– Comment je le peux ? répéta-t-il méditativement. Non, le véritable problème, c’est celui-ci : Comment se fait-il que je ne puisse pas, ou plutôt – car, après tout, je sais fort bien pourquoi je ne peux pas – qu’est-ce que j’éprouverais si je le pouvais, si j’étais libre, si je n’étais pas asservi par mon conditionnement ?
– Voyons, Bernard, vous dites les choses les plus épouvantables !
– Vous n’avez pas le désir d’être libre, Lenina ?
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Je le suis, libre. Libre de me payer du bon temps, le meilleur qui soit. « Tout le monde est heureux, à présent ! »
Il se mit à rire.
– Oui, « tout le monde est heureux, à présent ! » Nous commençons à servir cela aux enfants à cinq ans. Mais n’éprouvez-vous pas le désir d’être libre de quelque autre manière, Lenina ? D’une manière qui vous soit propre, par exemple ; pas à la manière de tous les autres.
– Je ne sais pas ce que vous voulez dire, répéta-t-elle. Puis se tournant vers lui : Oh ! rentrons, Bernard, supplia-t-elle ; comme je déteste être ici !

La lecture de ce passage m’a rappelé un débat auquel j’avais assisté à la librairie Olivieri de Montréal, à l’automne 2002. Le thème : « Sur quelles bases devrait-on redéfinir le modèle québécois ? » Les participants : Françoise David, Joseph Facal, président du Conseil du trésor de l’époque, le politologue Christian Dufour et le journaliste Michel Venne. Martin Masse, directeur du QL, et Éric Pineault, sociologue de l’UQAM, agissaient à titre de commentateurs.

Après quelques « empoignades » polies avec Joseph Facal (qui osait critiquer certains aspects du modèle québécois) et quelques interventions en faveur d’une plus grande liberté du politologue Christian Dufour (plutôt sensible aux idées libérales classiques), de Paul Beaudry, un collaborateur du QL présent dans la salle, et de Martin Masse, Françoise David, en conclusion, émit un commentaire du genre (je cite de mémoire) : « Je ne sais pas ce que vous avez tous à vous plaindre. Au Québec, nous sommes tous libres ! »

De la même façon que Lenina Crowne ne comprend pas pourquoi son ami Bernard Marx souhaite s’affranchir du « corps social », Mme David ne comprend pas comment des Québécois peuvent en venir à se sentir lésés par le collectivisme ambiant. De son point de vue, les choses pourraient certes aller mieux dans la Belle Province (il suffirait d’injecter collectivement suffisamment de fonds publics dans nos programmes sociaux), mais « nous sommes tous libres ».

Il est certain que nous ne vivons pas dans une énorme prison dont il nous est impossible de sortir. Mais, au Québec, nous ne sommes quand même pas libres de consommer de la margarine jaune (si, si !), nous ne sommes pas libres de nous abonner à un service de télé numérique américain, nous ne sommes pas libres de souscrire à une assurance-maladie privée ou de se faire soigner dans des cliniques privées, nous ne sommes pas libres de vivre dans des villes « non fusionnées », nous ne sommes pas libres de refuser d’adhérer à un syndicat (ou de s’en dissocier) si notre lieu de travail est syndiqué, nous ne sommes pas libres d’afficher dans la langue de notre choix dans nos propres commerces, nous ne sommes pas libres de refuser de louer nos appartements à qui ne nous inspire pas, etc.

Contrairement à ce que pense Mme David, certaines libertés n’existent carrément pas au Québec. On nous dit que ces dénis de libertés sont des « acquis sociaux ». Qu’ils existent pour notre plus grand bien. Que l’avenir de la « nation » en dépend… Très peu de gens contestent ces injustices ; sans doute craignent-ils de se faire ostraciser, ou se découragent-ils devant l’impossibilité de la tâche. Car si l’on se fie à l’histoire – et à certains commentaires entendus ici et là –, contester l’ordre établi est peine perdue. Tout le système judiciaire canadien est du côté des collectivistes…

Langue dans le vinaigre

Par exemple, dans le dossier de la langue, la Cour suprême du Canada a entendu une contestation de la Charte québécoise de la langue française, mieux connue sous le nom de loi 101, le 22 mars dernier. Des parents francophones et allophones, défendus par l’avocat Brent Tyler, ex-président du groupe de pression anglophone Alliance-Québec, réclament le droit d’inscrire leurs enfants à l’école anglaise.

S’ils ont gain de cause, tous les parents québécois, peu importe leur origine linguistique ou ethnique, auront le droit de choisir la langue d’instruction de leurs enfants. « Ce serait un changement draconien, ce serait un retour au libre choix », de déclarer Me Tyler (Le Devoir, 22 mars 2004). Actuellement, la loi 101 interdit l’accès à l’école anglaise aux enfants dont les parents n’ont pas reçu, au Canada, « la majeure partie » de leur éducation primaire et secondaire en anglais.

Il n’en fallait pas plus pour que les nationalistes fanatiques de la langue se réveillent. L’un d’eux, le très conservateur et très coloré animateur du Grand journal de TQS, Gilles Proulx, introduisit ainsi le sujet dans son bulletin de nouvelles:

Revenons encore une fois sur la sempiternelle loi 101 qui est encore contestée et, cette fois, se rendra devant le plus haut tribunal au Canada, ce qu’il y a de plus puissant après Dieu, mesdames et messieurs : c’est-à-dire la Cour suprême. Et c’est encore l’ineffable Brent Tyler, cet avocat qui depuis des années s’acharne sur la francité ou la loi 101… cet homme, s’il était en Irlande, il y a longtemps qu’il ne parlerait plus, croyez-moi Mesdames et Messieurs !

L’animateur a poursuivi en demandant à son invité, le président de l’ultranationaliste Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, si le Québec pouvait se permettre d’ouvrir la porte à l’école anglaise étant donné « la fragilité de notre culture et notre présence en Amérique du Nord ». Jean Dorion s’est contenté de répondre qu’il était confiant que Québec et Ottawa allaient défendre le fait français en Amérique et qu’ils allaient opter (comme dans le roman de Huxley) pour la stabilité :

Je crois que le plus important, au fond, c’est le sentiment que les juges auront des conséquences de leur décision. Je pense que le tribunal est beaucoup plus politisé que les braves gens le croient. Je pense que l’unité canadienne est une grande préoccupation dans ces milieux. Et il est évident que s’ils démolissent la loi 101, ils savent qu’il y aura des conséquences politiques sérieuses. Mon avis, c’est qu’ils ne donneront pas raison aux requérants. Je n’ai pas de certitudes en ces matières, je peux me tromper, mais c’est mon impression.

D’entendre quelqu’un comme Jean Dorion dire qu’il ne craint pas la décision de la plus haute cour du pays parce qu’elle « est plus politisée que l’on croit » n’a rien de rassurant. En tout cas, ça explique pourquoi un tas de libertés nous sont toujours refusées. Ce n’est pas la justice ou la liberté qui importe aux yeux des juges de la Cour suprême du Canada, c’est la paix sociale. Ou plutôt, la paix politique.

Il faudra attendre quelques mois avant qu’une décision soit rendue. D’ores et déjà, on peut dégager une grande vérité: en collectivité, pour bien vivre sa « liberté », il est préférable d’être du côté de la majorité (ou du pouvoir)… Certains y sont visiblement plus libres que d’autres. Gageons que Mme David pourra tranquillement continuer de se répéter qu’au Québec, « nous sommes tous libres ».

Article paru dans Le Québécois Libre n° 141 du 15 avril 2004, reproduit avec la permission de l’auteur.

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