Quand l’arabité est devenue une tare : une histoire des préjugés

Comment penser ensemble le fait d’être arabe et français ? Sur une histoire des préjugés des croisades à nos jours.

Par Edern de Barros.

Malik Bezouh France Islam le choc des préjugésL’ouvrage de Malik Bezouh trouve sa source dans une expérience personnelle. Français d’origine algérienne et de confession musulmane, il milite d’abord dans des associations islamistes proches du courant des Frères musulmans, qu’il quittera ensuite. Un événement en apparence anecdotique devient la source d’interrogations fécondes sur sa double identité. Alors que son frère est surveillant dans un collège et qu’il réprimande un jeune garçon du nom de Frédéric, celui-ci le menace d’un : « si tu fais ça, je dirai à tout le monde que tu es un Arabe ! ». Comment l’arabité a-t-elle pu devenir une insulte dans la bouche d’un enfant ? C’est le point de départ de cette réflexion sur le fait d’être français (la francité francité) et le fait d’être arabe (l’arabité), dont la confrontation conduit à ce qu’il nomme « le choc des préjugés » et dont il se propose de retracer l’histoire.

Une investigation historique contre les préjugés

Cette phrase du jeune Frédéric n’est que le symptôme d’un mal plus profond. S’il la prononce, c’est que plus généralement l’arabité est devenue un attribut infamant dans l’esprit d’une partie des Français. La phrase de Frédéric est comme le miroir où se reflète une longue histoire des représentations. En portant son regard sur cette dernière, on met en lumière les couches successives qui ont sédimenté l’imaginaire français d’idées fausses sur l’islam et l’arabité, jusqu’à arriver dans l’esprit de l’enfant.

Cet imaginaire préconçu n’est pas né ex-nihilo dans la tête de Frédéric, archétype qui cristallise tous les préjugés sur l’arabité. Il trouve sa source de la naissance de l’Islam au VIIe siècle, en passant par la Renaissance, le siècle des Lumières, jusqu’à l’époque contemporaine. Découvrir cette histoire, c’est prendre conscience que nos représentations de l’arabité sont en grande partie construites de l’extérieur et transmises de génération en génération comme un témoin. Elles sont des préjugés tenaces qui s’accumulent et qui font obstacle à une vision lucide réciproque.

Pour Frédéric, l’Arabe est l’autre avant d’être Français, et par conséquent, l’arabité est vécue comme une altérité par les Arabes eux-mêmes. Elles sont deux identités distinctes qui deviennent l’une pour l’autre des altérités. Découvrir la génération des préjugés, c’est prendre ses distances avec des représentations toutes faites, pour porter un regard neuf sur l’arabité en France.

Plus qu’une histoire des représentations, l’ouvrage doit permettre de changer non seulement le regard que l’on porte sur l’arabité en n’étant pas soi-même Arabe, mais aussi le regard que les Arabes portent sur eux-mêmes dans leur rejet de la France. C’est une remise en question réciproque où l’altérité elle-même est transcendée au profit d’une arabité pleinement française.

Une quête intérieure d’identité

L’ouvrage de Malik Bezouh est une histoire double. C’est aussi l’histoire de l’auteur, d’un jeune homme de confession musulmane en conflit intérieur avec sa double identité française et arabe. D’abord dans le rejet de sa francité qu’il voit comme une tare, il parvient à se sentir réellement Français en découvrant l’histoire de son pays avec un regard neuf : il découvre que la francité n’est pas synonyme d’hostilité. Il découvre qu’il peut mêler en lui l’arabo-francité.

Les attentats de 1995 marquent un tournant dans son histoire identitaire. Plus encore, ils sont un point d’arrêt à son militantisme islamique qui allait de pair avec un rejet de l’identité française. L’auteur prend conscience qu’il n’est en quelque sorte qu’un Frédéric inversé : ce couple infernal islamisme/rejet de la francité n’est que le revers de la médaille du couple francité/rejet de l’arabité qui anime Frédéric. Il est tout autant inutile de blâmer ce dernier que de jeter l’anathème sur ces jeunes Français de confession musulmane qui rejettent la France, parce qu’il s’agit de l’avers et du revers d’une même médaille : une hostilité commune nourrie par l’ignorance et les préjugés.

La démarche de Malik Bezouh, à travers cette investigation historique, est alors de dépasser l’opposition entre arabité et francité, de réconcilier l’une et l’autre dans un combat contre les préjugés. Plus qu’une histoire des représentations, son ouvrage est une quête intérieure de la francité contre laquelle il combattait auparavant.

Un autre regard sur l’histoire des représentations : la conquête de la francité

L’investigation historique nous fait rencontrer des acteurs qui portent un regard différent sur l’altérité arabe. Elle nous fait découvrir des horizons inconnus qui participent à la construction d’une identité commune française. De ce point de vue, l’histoire est un moyen de conquérir la francité.

Ces acteurs sont comme un remède contre le poison des préjugés, parce qu’ils nous forcent à revoir nos idées reçues. Dans cette perspective, Malik Bezouh s’intéresse à plusieurs auteurs qui ont marqué sa quête intérieure d’identité parce que, par leurs écrits ou leurs actions, ils ont participé au dialogue communautaire et transcendé les oppositions : Pierre le Vénérable, Alain de Lille, Bossuet, Pierre Bayle, Guillaume Postel, Catherine de Parthenay, le comte de Boulainvilliers, Pierre Jurieu, l’abbé Bergier, Fréron, Cloots, Linguet, Volney, Rabaut Saint-Pierre, Malesherbes, l’abbé Guénée, Tocqueville, Xavier Collopani, monseigneur Duval, Abd el-Kader, Messali Hadj, Mouloud Feraoun, et d’autres.

Leurs combats intellectuel ou politique s’inscrivent dans un contexte de tensions communautaires : Croisades, schisme religieux, colonialisme raciste au XIXe siècle, Guerre d’Algérie, etc. Au lieu d’attiser les hostilités en recouvrant l’arabité de préjugés, ils tentent de rentrer dans l’univers de l’autre pour le comprendre, comme pour signifier que s’il y a un choc entre la francité et l’arabité, c’est un choc des préjugés uniquement. Il n’y a pas deux histoires distinctes, mais une histoire commune : notre histoire.

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