Burkina Faso : pour ou contre l’exclusion des pro-Blaise à la présidentielle ?

Faut-il amnistier ou non les putschistes, inclure ou non des hommes politiques pro-Compaoré dans les prochaines élections ?

Par Kpangui Christian Hyppolite.

Enfants, Burkina Faso, Afrique - Eric Montfort (CC BY-NC-ND 2.0)

Le Président Blaise Compaoré, après plus de deux décennies au pouvoir, entendait s’y maintenir en modifiant la constitution. Mais c’était sans compter avec la détermination des Burkinabé fatigués des manipulations politiques et juridiques. Dans la foulée, l’armée intervient, affirmant la dissolution de certaines institutions de la république. Le peuple qui espérait au départ un changement qualitatif de son niveau de vie, est finalement spectateur d’une situation qui de plus en plus lui échappe. C’est dans cette même veine qu’intervient, le 16 septembre 2015, un deuxième coup d’État pour motif de violations incessantes des libertés politiques au cours de la préparation de la première véritable élection présidentielle démocratique, prévue pour le début du mois d’octobre.

Le général Gilbert Diendéré avance l’argument du rejet de la candidature des membres du régime Compaoré, donc une violation des libertés politiques. Après une semaine de pouvoir, le général Diendéré est forcé d’abandonner la magistrature suprême au profit du régime qu’il avait renversé. Mais les revendications de celui qu’on surnomme « l’homme le plus renseigné d’Afrique de l’ouest », étaient avant son départ, l’amnistie des putschistes, surtout la participation des anciens ministres de Compaoré aux élections présidentielles. Le problème est de savoir : faut-il amnistier ou non les putschistes, inclure ou non des hommes politiques pro-Compaoré dans les prochaines élections ?

La lassitude du peuple burkinabé a finalement eu raison du « système Blaise » pourtant bien huilé depuis plus de 25 ans. L’aspiration du peuple est claire : finir avec Blaise et son système. Ceci à travers des élections réellement démocratiques. En effet, l’histoire du Burkina est jalonnée par de nombreux coups d’État, et les rares convocations populaires n’étaient qu’une parodie de démocratie où les dés étaient pipés à l’avance. Les prochaines élections au Burkina sont donc l’occasion, pour le peuple burkinabé, de faire l’expérience d’élections démocratiques sans Compaoré. Du coup, il est peu envisageable que ces élections sans le « roi Compaoré » se fassent avec ses « princes ». En clair, ce n’est pas seulement Blaise que le peuple a rejeté, c’est aussi et surtout tout ce qu’il représente et tout son système. Par conséquent, pour certains, les pro-Blaise n’auraient pas la légitimité de se présenter, d’où l’idée d’une rupture totale.

L’impunité est monnaie courante à la tête de l’État. En effet, lorsque des coups d’État sont perpétrés, les auteurs de crimes se réfugient dans « la sacro-sainte immunité » en vue d’échapper à leur responsabilité. Laissant ainsi les victimes et leurs familles dans la tristesse et la frustration de voir leurs bourreaux parader en toute quiétude et liberté. L’immunité que réclament alors les putschistes ne fera qu’accentuer la peine des familles des victimes. De plus, une telle mesure serait dangereuse car elle encouragerait d’éventuels nouveaux coups d’État. Une justice ferme, voilà la réponse appropriée qui enverrait un signal à ceux qui sont tentés par ce genre de mésaventure.

Aussi, la participation des pro-Compaoré risque de leur profiter parce qu’il n’y aurait aucune garantie que ces élections soient transparentes et équitables. Autrement dit, la transition devrait satisfaire son peuple afin d’asseoir sa crédibilité et sa légitimité.

À l’opposé de la thèse qui milite pour l’incrimination des putschistes et la non-participation des pro-Blaise à l’élection présidentielle, se dresse celle beaucoup plus souple à savoir, l’argumentation en faveur de l’amnistie et de la réintégration des pro-Blaise dans le processus de transition.

Selon les dispositions de la constitution burkinabé, en ces articles 11 et 38, la liberté est laissée aux burkinabé de naissance d’être candidats aux élections présidentielles. La transition devrait donc apprécier objectivement la  candidature de tous, conformément à la constitution. Empêcher une frange spécifique de Burkinabé, serait une entrave aux libertés politiques si les candidats ne sont pas sous la coupe de la justice. Le procès aux pro-Blaise ne devrait pas être politique, mais plutôt juridique. Et s’il s’avérait que leur culpabilité soit établie en dehors de tous doutes raisonnables, ils ne pourraient alors participer aux élections. Dans la situation contraire, il faudrait laisser l’électeur décider.

Aussi, la démocratie qui est aujourd’hui un principe quasi universel voudrait que seul le peuple se prononce sur le choix de ses représentants. Ainsi, la possibilité devrait être donnée au peuple de s’exprimer au travers d’élections libres et démocratiques. Il devrait pouvoir sanctionner ces « pro-Blaise » sous réserve qu’il y ait des garanties d’élections rigoureuses. Exemple devrait être tiré du cas ivoirien dans lequel l’exclusion avait été avancée comme argument par la rébellion. En effet, une partie de la population, « les nordistes », se sentait exclue du jeu politique car l’un de ses fils, « Alassane Ouattara », contraint à l’exil en 1993 a été déclaré inéligible pour les élections de 1995 et 2000. Conséquence, une rébellion plongeant le pays dans une crise de 10 ans avec ses retombées économiques lourdes pour les Ivoiriens. L’exclusion politique est porteuse de grands risques surtout qu’en Afrique la démocratie est entachée par le tribalisme.

Concernant l’amnistie, elle devrait être un processus juridique garantissant aux pro-Blaise une justice équitable et non pas leur faire subir une justice des vainqueurs ; et aux anti-Blaise, de faire valoir leurs droits si des infractions sont établies. C’est pour l’expression de la liberté surtout politique, que des gens ont su prendre les meilleures décisions pour leur peuple. En somme, l’homme fort du Burkina devrait mettre en place une transition inclusive plutôt qu’exclusive.

Au terme de notre analyse, il importe de retenir que bien qu’opposé farouchement à l’idée de l’amnistie donc d’impunité, le pouvoir de Ouagadougou gagnerait à organiser des élections inclusives. Encore faut-il satisfaire les préalables d’une telle décision, à savoir la mise en place de règles claires et prévisibles encadrant la participation favorisant la liberté des candidats tant qu’ils ne sont pas sous la coupe de la justice. La seule exclusion devant être sur la base d’un procès équitable et non politique car c’est à l’électeur de rejeter librement un candidat dans des élections transparentes.

La question est de savoir si le pays des hommes intègres serait à la hauteur pour organiser des élections présidentielles sans fraude et être capable, en si peu de temps, de faire le tri dans le camp des pro-Blaise ?

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