Petite Histoire de la CGT

cgt credits bernard blanc (licence creative commons)

Retour sur l’histoire de la CGT à l’occasion de ses 120 ans cette année.

Par Didier de Fréminville.

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De sa naissance en 1895 aux dernières manifestations de cet automne, la Confédération générale du Travail alias « La Cégète » a toujours été un syndicat primaire préférant l’affrontement au dialogue, le sabordage au compromis. On connaît Limoges pour sa porcelaine et son pâté de pommes de terre, mais les cégétistes y voient aussi la terre natale du prolétariat. C’est en effet dans cette ville, pourtant placée sous la protection de Saint Martial, que le syndicat est né en 1895 après l’abolition de la loi Le Chapelier proscrivant les organisations ouvrières.

« La CGT, c’est le Cancer Général du Travail ; encore que Krasucki dit que c’est faux, parce que le cancer évolue, et pas la CGT ! », racontait Coluche. Trente ans plus tard, cette boutade reste d’actualité tant ce syndicat donne l’impression de faire un pied de nez au darwinisme. Son horloge interne s’est arrêtée à la fin du XIXème siècle lorsqu’il était question de pendre le dernier patron avec les boyaux du dernier contremaître.

De la défense des ouvriers à celle des immigrés : un siècle de manipulation prolétarienne

Le socle idéologique de la CGT a été ratifié en 1906 lors de la signature de la « charte d’Amiens ». On y trouve la formulation de l’acide social qui tuera tant d’entreprises : la lutte des classes est décrite comme le moteur de l’histoire et la grève comme le meilleur moyen d’accélérer le processus. Objectif final : la disparition du patronat et de la propriété individuelle.

Haine des contremaîtres, haine des patrons, haine de l’État bourgeois : la CGT a toujours été proche d’un PC dont elle relaie l’action depuis 1920. Peu importe si son acte de naissance prône l’apolitisme. Le grand frère rouge a toujours été le bâton de marche de la centrale de Montreuil à l’exception d’une courte période, sous Louis Viannet, à la fin des années 1990.

Savoir manier une clé à molette mais aussi une faucille et un marteau : les liens entre la CGT et les communistes se sont resserrés avec Benoît Frachon (1945-1967), ancien ouvrier métallurgiste qui cornaquera la Confédération sous le Front populaire. Petit bonhomme tout rond, tout rose et tout sectaire, Georges Séguy dirigea le syndicat de 1967 à 1982 avec un œil tourné en permanence du côté de Moscou. Sans oublier Henri Krasucki (1982-1992, photo ci-contre), brocardé par les humoristes pour son côté rustaud et gouailleur. Il sollicitera et obtiendra du Politburo soviétique une aide financière ; 10 millions de francs versés en deux fois en 1985 et 1986 pour son syndicat.

Quand la CGT préfère Marx à Proudhon

Frachon, Séguy, Krasucki, Viannet, Thibault, Lepaon et aujourd’hui Martinez. Quelle que soit leur génération, tous ces hommes sont parés des plumes rouges du syndicalisme révolutionnaire. Détruire pour continuer à exister : le syndicat applique la ligne de conduite issue de la Première Internationale, celle qui choisit Marx plutôt que Proudhon, la violence plutôt que le pacifisme.

À la CGT, cette tentation communiste fut si totale qu’en 1921, une branche dissidente se détacha de l’arbre. Plus coco que coco, elle s’appelait la CGTU. Sitôt fondée, elle s’affilia à l’Internationale syndicale rouge pour travailler sous le patronage du Kremlin. La brouille sera courte. Comme les deux faces d’un même marteau et d’une même faucille, CGT et la CGTU (U pour unitaire) se donnent l’accolade dès 1934, après la manifestation des ligues d’extrême droite sur la Place de la Concorde à Paris. La réunification des réformistes (CGT) et des confédérés (CGTU) sera officielle lors du congrès de Toulouse en 1936.

Plus forts et plus nombreux : ces retrouvailles firent mouche lors des grandes grèves de 1936 où l’action de la CGT additionnée à celle de l’ex-CGTU fut déterminante. Les effectifs de la Confédération passèrent de 800 000 à plusieurs millions d’adhérents en l’espace d’un an.

Cette même année, la Confédé­ration obtint une victoire par KO contre le patronat grâce aux concessions de Léon Blum : les accords de Matignon accordent notamment le relèvement des salaires, l’extension des conventions collectives, des délégués du personnel à l’intérieur des entreprises, la semaine de 40 heures et 15 jours de congés payés. Le syndicat pouvait triompher.

La CGT et Vichy

cgt rené le honzecAprès l’ébriété du Front populaire, la gueule de bois. La guerre fut une période sombre pour la CGT, tiraillée entre son amour pour un PC approuvant le pacte germano-soviétique de l’été 39 et les partisans de la ligne anti-hitlérienne, hostile au « défaitisme révolutionnaire » prôné par Moscou. La CGT finira par demander à tous ses adhérents de désavouer le pacte germano-soviétique. Certains de ses dirigeants refusent. Ils seront exclus.

Une déliquescence en appelle une autre : une grande partie de la gauche donne les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain qui remet en cause l’existence du syndicat, peu après la formation du gouvernement de Vichy.

Des dirigeants de la CGT d’avant-guerre se rallient au pétainisme. René Belin (photo ci-contre), l’un des anciens responsables de la Confédération deviendra même secrétaire d’État à la Production industrielle et au Travail de 1940 à 1942. Il signera la loi portant sur le statut des juifs d’octobre 1940.

Côté Résistance, la réunification entre les factions de la CGT est facilitée par la fin du pacte germano-soviétique. Dès 1943, le syndicat se ressoude dans la clandestinité. Les militants de la CGT combattent l’occupant aux côtés des syndicalistes chrétiens de la CFTC. Durant une guerre, écrivait Maupassant  les hommes deviennent pires ou meilleurs. La bravoure des résistants cégétistes n’a été contestée par personne.

En juillet 1944, le gouvernement provisoire de la République d’Alger rétablit la liberté syndicale. La CGT sort de la clandestinité à l’été 1944. Après la Libération, le syndicat appelle au productivisme et à la reconstruction économique du pays. C’est une période où elle affiche jusqu’à 6 millions d’adhérents. Pour sauvegarder la sainte alliance avec le PC, les nouveaux statuts votés lors du congrès d’avril 1946 interdisent le cumul des fonctions de membre du bureau de la CGT et de parlementaire. En revanche, les membres du bureau peuvent appartenir « aux organismes directeurs d’un parti politique ». Ce sera évidemment le « parti du peuple ».

Côté gouvernance, le congrès de 1946 greffe une tête bicéphale au syndicat avec d’une part, le communiste Benoît Frachon (ex-CGTU), et d’autre part, Léon Jouhaux, moins radical.

Contre le plan Marshall

Si le modèle du syndicalisme révolutionnaire est difficile à imposer en France, la CGT fait son possible pour l’exporter durant les années 1950. Elle prend parti contre la France coloniale durant la Guerre d’Indochine (1946). Onze ans plus tard, dans la roue du PC, elle aura la même attitude en soutenant le FLN et ses porteurs de valises pendant la guerre d’Algérie.

Pour un syndicaliste révolutionnaire, la couleur de l’enfer c’est le vert, la couleur du dollar. Dans l’après-guerre, les durs de la CGT s’opposent au Plan Marshall. En mai 1947, les ministres communistes sont chassés du gouvernement Ramadier. De grandes grèves démarrent l’hiver de la même année. C’est le temps de la confrontation pour la confrontation. Le PC est fort et veut en découdre. Les grévistes réclament des augmentations de salaire de 25% et la révision trimestrielle de leurs émoluments. Ce jusqu’au-boutisme provoque des affrontements au sein même des instances du syndicat où l’on s’interroge sur les motifs et la conduite de ces actions.

Le président du Conseil Paul Ramadier (SFIO, photo ci-contre) tombe en novembre 1947, alors que les grèves insurrectionnelles menées par le PCF et la CGT s’étendent dans toute la France. Dans la nuit du 2 au 3 décembre, des militants de la fédération du Pas-de-Calais de la CGT sabotent la ligne ferroviaire Paris-Tourcoing. Un train déraille près d’Arras. Bilan : 16 morts et 50 blessés.

En  décembre 1947, Jouhaux claque la porte et lance la CGT-FO pour rompre le lien ombilical avec le PC. FO sera financée par la CIA. De leur côté, les enseignants refusent d’opter entre la CGT et FO et créent la FEN. La galaxie syndicale française est presque au complet.

Le joli mois de mai 1968

Dans les années 1950, le monde syndical se partage entre la CGT et des syndicats réformistes, moins motivés par l’anéantissement du capitalisme que par le partage de la valeur ajoutée.

La CFTC se scinde à son tour en 1964 pour donner naissance à la CFDT, proche du PSU de Depreux et de Rocard. Ses fondateurs quittent le vaisseau amiral pour mettre la barre à gauche. Ils pactiseront avec la CGT à la fin des années soixante.  Cette union entre les rouges CGT et les roses de la CFDT se délabrera après les émeutes de mai 68.

En 1972, la CGT soutient officiellement le Programme commun de la gauche. Après l’élection de François Mitterrand, en 1981, le gouvernement de Pierre Mauroy sait récompenser les syndicats qui ont porté son champion au pouvoir. Il leur accorde la nationalisation de cinq groupes industriels et de 36 banques, des ordonnances réduisant la durée du travail à 39 heures, la cinquième semaine de congés payés et la retraite à 60 ans.

Toujours en 1981, la CGT manifeste son soutien officiel aux quatre ministres communistes du gouvernement Mauroy. Cet alignement avec armes et bagages provoque une crise au sein même de la CGT. Deux secrétaires confédéraux démissionnent. Henri Krasucki devient secrétaire général en 1982 à la place de Georges Séguy et s’engage dans un processus de « soutien critique » à Pierre Mauroy. Pour continuer à exister, il faut contester. Krasucki l’a bien compris. Il attend son heure.

Elle viendra après le départ des ministres communistes du gouvernement, en 1984. La CGT monte alors au créneau contre François Mitterrand. Elle se raidit lorsque les autres syndicats se relâchent. Et la Cégète retourne à ses vieilles lunes idéologiques. Elle sortira de son isolement en 1985 avec les journées nationales d’action interprofessionnelle (projet de loi Delebarre sur la flexibilité…). C’est durant la grande grève des cheminots de janvier 1987 que le syndicat fait sa grande démonstration de force sans parvenir toutefois à paralyser le pays.

Le déclin

Malgré tous les efforts du soldat Krasucki, qui rend son tablier en 1992, les effectifs de la CGT chutent au milieu des années 1990 dans un déclin symétrique à celui du PC. Le rouge est passé de mode. Du coup, sous le règne de Louis Viannet, la CGT tente de prendre ses distances avec Georges Marchais, puis avec Robert Hue, le communiste qui ressemble à un nain de jardin. En signe de bonne foi, la Confédération renonce même à donner des consignes de vote en faveur du PC. C’est l’ère de la schizophrénie.

Lors des grandes grèves de l’au­tomne 1995, la CGT s’allie avec FO pour combattre la réforme de la Sécurité sociale alors que la direction de la CFDT soutient le plan Juppé. Puis, elle fait front commun avec la CFDT contre le projet de réforme des retraites en 2003.

Sous l’ère Sarkozy, la CGT, tombée au plus bas, joue un rôle ambigu avec le pouvoir afin de conserver son statut de premier syndicat de France. Après les élections prud’hommales de 2008, elle reprend la voie de la contestation pure et dure. À l’occasion de la réforme des retraites de 2010, elle attaque le gouvernement Fillon et met des centaines de milliers de fonctionnaires dans la rue. En mai 2012, elle revient sur la parole d’apolitisme donnée par Louis Viannet. Bernard Thibault engage les adhérents de la CGT à désavouer le Président sortant.

Ce retour à l’activisme politique a ranimé les dissensions au sein de la centrale. Avec d’un côté une ligne dure, moscovite, partisane des conflits radicaux, et de l’autre une branche plus encline à la négociation. Cette schizophrénie interne a donné sa pleine mesure avec la nomination de Thierry Lepaon après le départ de Bernard Thibaut.

L’élection de cet ancien métallo investi le 6 novembre 2012, après 9 mois de tergiversations a sonné le début d’un processus de déchirement. Qu’il s’agisse de l’accord sur la formation professionnelle qu’il voulait ratifier, de l’interminable grève des cheminots de juin 2014 qu’il soutenait à regret, on l’a jugé trop mou, pas assez combatif. Sa croisade contre l’austérité a fait un flop intégral. Pour lui éviter la douleur d’un second mandat, certains radicaux « les neuf traîtres », comme il les appelle1, ont alors sorti les peaux de banane : coût des travaux de son bureau, argent englouti dans la rénovation de son appartement de fonction, indemnités… tout y passé. Il mettra un an et demi avant de céder son tablier à Philippe Martinez. Depuis, l’ancien apparatchik a été partiellement dédouané par ses anciens accusateurs…

Exit Lepaon, bienvenue au camarade Martinez. Ex-numéro un de la branche métallurgie de la centrale (FTM-CGT), le nouveau secrétaire général de la CGT, un ancien de Renault, ressemble à un personnage de Cabu avec sa grosse moustache noire. Bien qu’il soit membre du PC selon une source syndicale citée par l’AFP, il ne sort pas son Tokarev dès qu’il entend le mot réformisme. Lors d’une interview accordée au journal Le Monde, il se déclarait même prêt à rencontrer les grands patrons pour leur parler de « la vie ».

Et maintenant ? Eh bien, il s’agit d’inventer de nouveaux conflits à mener avec les nouveaux prolétaires. Raison pour laquelle le syndicat s’est engagé aux côtés des migrants, nouveau réservoir de la misère universelle. Des papiers, de l’argent et du travail pour tous les damnés de la terre ? Logique ! Comme disait Marx, les prolétaires n’ont pas de patrie.

Thierry Lepaon, La vie continue, Éditions du Cherche Midi, 191 pages, 15€.

  • «Enquête sur la CGT»Les Dossiers du contribuable #10 décembre 2012/janvier 2013 – 4,50 € (port compris)€. Vous pouvez commander en ligne ce numéro. 

Sur le web

  1.  Thierry Lepaon, La vie continue, Éditions du Cherche Midi, 191 pages.