Non, Volkswagen n’est pas une pauvre victime

Aucune excuse ne peut être trouvée aux décideurs de Volkswagen qui ont sciemment mis leur entreprise en grand danger.

Par Vincent Bénard.

Volkswagen Das Problem - Christopher Dombres (CC BY 2.0)
Volkswagen Das Problem – Crdéit illustration : Christopher Dombres via Flickr (CC BY 2.0)

 

Je suis sidéré de lire que certaines personnes soutiennent les agissements récemment révélés du constructeur Volkswagen, qui  serait juste « victime de réglementations absurdes » et injustement tracassé par une administration environnementale US (Environment Protection Agency, EPA) à l’origine de ces réglementations. C’est une complète inversion de valeurs.

Les normes : négociées avec les constructeurs

Certes, les normes présidant aux tests de consommation actuels sont effectivement absurdes, et certes, tous les constructeurs optimisent leurs moteurs pour obtenir aux tests standardisés des moyennes de consommation très inférieures aux vraies. En 2012, la différence entre les consommations mesurées par les tests normalisés et les résultats routiers réels était de 15 à 40%. Et les mesures normalisées de certains véhicules hybrides récents sont une très vaste plaisanterie.

Mais l’affaire VW est différente dans sa nature. C’est la première fois (la dernière, ça, c’est moins sûr !) que nous avons affaire à un constructeur qui présente, par malice informatique, un véhicule différent lors des tests de celui réellement vendu aux consommateurs. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une tromperie, d’une manœuvre malicieuse.

Et nous ne parlons pas d’une tromperie au CO2, gaz parfaitement bénéfique, n’en déplaise au GIEC, mais surtout de NOx, composés qui ont un vrai pouvoir toxique au delà d’une certaine concentration. Certains diront que la norme de rejet est trop sévère, en tout cas très en dessous du seuil de danger. Peut-être, mais dans ce cas, soit aucun constructeur ne la respecte, et alors c’est à leurs groupements de renégocier la norme pour qu’elle redevienne réaliste, soit certains constructeurs arrivent à vendre des véhicules qui passent les tests sans cette bidouille, alors la norme est « praticable », aux autres constructeurs de s’y adapter.

Ajoutons que les normes sont en général négociées par des gouvernements qui travaillent la main dans la main avec leurs constructeurs nationaux pour ne pas aller trop loin et rendre toute production impossible (tout en élevant des barrières à l’entrée sur le marché des plus petits constructeurs, la norme est aussi un instrument protectionniste). Les constructeurs allemands n’ont pas été les derniers à imposer un certain nombre de normes qui les arrangeaient, car ils sont les leaders de certains équipements comme l’injection électronique, ou les dispositifs de type ABS/ESP. Et Angela Merkel n’est pas la dernière à obtenir au niveau européen des aménagements normatifs demandés par ses constructeurs.

Certes, la norme US est plus sévère que la norme européenne. Soit. Si VW était incapable de vendre un véhicule présentant à la fois certaines caractéristiques de performances et réussissant aux tests, ils avaient le choix entre ne pas essayer de les vendre, ou adopter une cartographie d’injection un peu moins performante mais réussissant les tests, ou passer un an de plus à mettre au point leurs engins. Apparemment, les mêmes tests ont montré que BMW n’avait pas eu besoin de recourir à un stratagème de ce type pour être dans la norme. VW n’a donc aucune excuse. Si on commence à admettre que certains acteurs du marché peuvent tricher parce que les réglementations sont imbéciles, alors ceux qui font l’effort de s’y conformer, ou du moins de s’en rapprocher, sont pénalisés.

Comme dirait Jacques de Guénin, immense intellectuel libéral, et incidemment ancien cadre supérieur dans l’automobile, « se conduit en gentleman libéral celui qui n’obtient rien de quiconque par la violence, la coercition, ou la tromperie ». Il va sans dire qu’en l’occurrence, question tromperie, Volkswagen n’a pas respecté ce standard comportemental.

D’où mon incompréhension de voir certains libéraux présenter VW comme une « victime » des réglementations.

À définir : l’implication exacte du top management

Il existe encore une petite incertitude pour savoir si le management « savait », ou avait fermé les yeux sur une astuce d’ingénieurs sans trop en mesurer l’impact. Mais franchement, dans une entreprise aussi structurée, où plus de la moitié du management exécutif a eu un parcours technique, il est difficile de croire qu’ un groupe de développeurs ou d’ingénieurs ait pu faire passer ce tour de passe-passe sans que le board ne soit, au minimum, informé, et plus vraisemblablement, consentant.

À supposer que VW soit le seul constructeur à utiliser ce type de paramétrage « trompeur de test » (si d’autres l’ont fait aussi, ces critiques leur sont également applicables), le management ne pouvait pas ignorer les conséquences inimaginables de leur manœuvre s’ils se faisaient prendre. Ils ne pouvaient pas ignorer que le régulateur américain dispose de moyens juridiques étendus pour obtenir des condamnations très lourdes, ce n’est pas l’industrie du tabac qui dira le contraire, ou les banques impliquées dans les scandales des subprimes (à ce jour, plus de $120 Mds de condamnations judiciaires ou de transactions au civil pour les banques concernées…).

Car la mésaventure de VW ne se limitera pas aux amendes étatiques. Tous les acheteurs de ces véhicules peuvent s’estimer trompés, quand bien même la perspective d’un retour financier leur fera exagérer leurs larmes de crocodile (« je croyais acheter un véhicule  très peu polluant, on m’a menti, je veux des brozoufs »), et 11 millions de propriétaires de VW diesel dans le monde sont fondés à lancer des actions contre le constructeur, en fonction de la législation du pays d’achat. Réparations civiles qui  s’ajouteront à l’amende négociée avec l’EPA (on peut supposer que VW transigera, pour ne pas aller au procès, par nature imprévisible). Sans parler de la publicité absolument désastreuse faite à la marque. Il suffit de voir les détournements de slogans qui partent en vrille sur les réseaux sociaux pour comprendre. « Volkswagen, Gas Auto »…

On ne sait pas encore quelles seront les pertes subies par VW, jusqu’où les actionnaires se feront rincer, et combien de salariés risquent de perdre leur boulot pour éponger les pertes. Ceux qui ont pris la décision d’utiliser ce tour de passe-passe sont des irresponsables qui ont sciemment mis leur entreprise en grand danger. Il n’est pas exclu que les actionnaires de VW leur demandent des comptes, éventuellement au pénal.

Ce n’est pas le crime du siècle, c’est certainement moins grave moralement que ce qu’ont fait, par exemple, les laboratoires Servier, dont les agissements ont provoqué de nombreux décès, ce qui n’est pas le cas ici. Mais cela coûtera très cher à plein de gens qui n’ont rien demandé à personne. Aucune excuse ne peut être trouvée aux décideurs de Volkswagen. Absolument aucune.


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