Politique : faites entrer les clowns

Bad Clown - crédit photo : Graeme MacLean via Flickr

Les clowns sont entrés en politique : Donald Trump aux États-Unis, Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne.

Par Guy Sorman

Bad Clown - Graeme MacLean (CC BY 2.0)
Bad Clown – crédit photo : Graeme MacLean via Flickr (CC BY 2.0)

 

Les clowns sont entrés en politique : Donald Trump, Bernie Sanders aux États-Unis, Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne, Viktor Orban en Hongrie nous viennent à l’esprit. On se souvient des clowns disparus comme Hugo Chavez au Venezuela, à demi disparu comme Fidel Castro. Le Président chinois Xi Jinping est en bonne voie pour le devenir, ainsi qu’en Égypte, le Maréchal Sissi. Tous, je l’admets, sont des clowns de seconde zone, comparés aux grands maîtres, Hitler et Mussolini.

J’entends les protestations : comment osez-vous ranger dans une même boîte à jouets, des criminels historiques, des acteurs mineurs et des chefs d’État en exercice ? Mais je considère le clown comme un acteur, universel, éternel, propre à toutes les cultures, en piste depuis l’Antiquité : la Chine ancienne avait ses clowns autant que l’Empire romain. À quoi repère-t-on le clown ? Par son costume, sa physionomie, ses mimiques, le caractère prévisible et mécanique du jeu, l’ignorance de la réalité (il se cogne dans les meubles, brise tout ce qui l’entoure). Le clown, c’est sa grandeur et le fondement de son universalité est à la fois tragique et comique : il fait rire et pleurer, il fascine les enfants, petits et grands et les terrorise.

Grock_1928 (wikimedia commons)
Le clown Grock – 1928 (wikimedia commons)

L’un des plus célèbres clowns de l’histoire du spectacle fut le Suisse Grock. Dans son grand numéro, intitulé Grock et son piano, il s’assied sur un tabouret, s’apprête à jouer, mais découvre qu’il est trop loin du clavier. Grock définit alors ce qu’est la mécanique tragi-comique du clown : au lieu d’approcher le tabouret du piano, il va tenter en vain de tirer l’énorme piano vers le tabouret. Pour avoir vu Grock à Paris, il y a longtemps mais c’est inoubliable, je témoigne de ce que toute la salle riait… à en pleurer.

Eh bien, la politique exige de rapprocher tabouret et piano. Le piano sera, selon les circonstances, le progrès économique, la solidarité sociale, l’éducation, la santé publique, la paix, la liberté d’expression… Dans tous ces cas de figure, les clowns tirent sur le piano plutôt que de déplacer le tabouret : car le tabouret est le pouvoir sur lequel ils sont assis, tandis que le piano représente la réalité, lourde, quelque peu immuable.

Voici quelques transpositions politiques du gag de Grock. Dans la Chine des années 1950, l’agriculture s’effondre après que Mao Tsetung a confisqué la terre aux paysans : par conséquent, il ordonne que soient tués tous les oiseaux accusés de manger les récoltes. On notera que Mao n’apparaissait en public que maquillé et les cheveux teints. Son successeur présent, Xi Jinping, est également apprêté : confronté à l’effondrement du marché financier, il incarcère les journalistes et les agents de change. Le scénario est identique au Maoïsme, tragi-comique, totalement clownesque. Mussolini et Staline, aussi, n’apparaissaient qu’en costume, adoptant des tics de langage et mimiques tragi-comiques, sans jamais égaler Hitler, le plus grand clown de tous les temps, ainsi que l’ont si bien représenté au cinéma Charlie Chaplin et Groucho Marx. Des acteurs égyptiens ont déjà repéré le clown chez le Maréchal Sissi, ce qui les a conduits en prison. Fidel Castro a renouvelé le costume du clown, mais il est costumé : son piano était l’économie cubaine et ses oiseaux étaient les saboteurs et les impérialistes.

Comme les oiseaux ne disparaissent jamais complètement, ni les saboteurs, ni les impérialistes, ni les Juifs, ni les Koulaks, ni les dissidents, le clown perd toujours : il n’y a pas de clown vainqueur. À la fin du spectacle, le clown s’enfuit sous les huées du public : cette catharsis finale, au cirque, soulage les bambins, mais dans l’Histoire réelle, elle tue. Il n’empêche que le spectacle continue.

Donald Trump qui a l’air d’un clown, naturellement et sans maquillage, a un problème de piano : ce sont les Mexicains. Il propose donc d’ériger un mur entre le Mexique et les États-Unis pour les empêcher d’entrer : mais ils sont déjà aux États-Unis. Grock aurait adoré ce sketch, qu’applaudissent actuellement plusieurs millions d’Américains.

Pour Jeremy Corbyn, le nouveau leader du Parti travailliste britannique, comme pour Bernie Sanders, le « socialiste » du Vermont, le piano c’est l’économie de marché. Au lieu de rapprocher le tabouret par des mesures simples comme la réglementation de la concurrence ou la fiscalité, l’un et l’autre puisent dans la malle de la clownerie marxiste : il leur suffira de supprimer les entrepreneurs, les oiseaux de Mao Tsetung, les saboteurs de Xi Jinping, les Koulaks de Staline…

Par quel mystère les clowns conservent-ils un public ? Sans doute les grandes personnes, comme les enfants, aiment-elles qu’on leur raconte des histoires qu’elles connaissent déjà. Sans doute l’alliance du tragique et du comique répond-elle à quelque aspiration profonde de l’âme humaine. Et sans aucun doute, un vaste public s’accommode mal de ce que le piano, c’est-à-dire la réalité, soit si lourd et impossible à déplacer. Beaucoup aimeraient que la réalité soit légère ou qu’elle obéisse aux grimaces du clown.

Hélas, les clowns en politique ne sont pas aussi subtils que Grock : au tout dernier instant de son spectacle, lui découvrait que c’était le tabouret qu’il fallait déplacer. Enfin, il put jouer et la musique, je m’en souviens, surgit du piano, pas du tabouret.


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