La culture de l’inflation

Nous sommes au point de rupture de la crise de la culture de l’inflation, acculés devant des choix difficiles.

Par Thibaut André

inflation - pouvoir d'achat (domaine public)

À l’écoute de nombreuses interventions publiques et à la lecture d’articles sur l’inflation et la déflation commis par d’éminents économistes, en tant que libertarien, permettez-moi de vous offrir mon opinion et de soulever quelques questions à ce sujet.

Je pense que les problèmes actuels de notre société sont la conséquence d’un modèle fondé sur la promotion unilatérale de ce que je nomme la « culture de l’inflation », à savoir sa prétendue validité scientifique et morale en tant que politique socio-économique, monétaire et fiscale soutenue par la classe dirigeante et relayée par le monde intellectuel, notamment les économistes mainstream (Krugman, Stiglitz, Piketty…). Mais quel est l’impact de l’inflation sur la redistribution des richesses ? Et tout d’abord, comment la définir ? De quoi résulte-t-elle ? Quelles sont ses conséquences sur notre vie de tous les jours et nos comportements ? Comment en sommes-nous arrivés à une situation aussi problématique, voire inextricable, quant au niveau de la dette publique ? Existe-t-il une autre voie ?

Le 20ème siècle a vu la consécration du rôle des banques centrales dans l’exercice du monopole de l’émission de monnaie accordé par l’État. Sous la domination de la pensée économique keynésienne et le relais pris par les néo-classiques, l’enseignement économique a dès lors fait la part belle à l’ingénierie sociale et la planification. Mais ceci était fortement restreint par l’étalon-or. Utilisé depuis plus de quatre mille ans, l’or était un frein naturel – son extraction étant difficile et sa rareté relative évidente – dans l’expansion de l’intervention de l’État, la dette publique et le dévoiement de la monnaie. Ce moyen d’échange issu de la coopération volontaire et de l’ordre spontané entre les individus (lire Les origines de la monnaie de Carl Menger à ce sujet) fut mis de côté par les autorités étatiques, soucieuses de ne plus avoir le moindre frein à l’expansion de leurs pouvoirs et de leurs plans.

L’inflation est une phénomène économique caractérisé par une hausse générale des prix, nous enseigne-t-on. En fait, ceci est la conséquence. La cause en est l’expansion de la masse monétaire. À quantité plus ou moins égale de biens et de services et à demande de monnaie constante, une augmentation de la quantité de monnaie a pour résultante une hausse des prix. Il est en fait plus correct de parler de perte de pouvoir d’achat de la monnaie, la quantité de biens et de services échangeables étant moindre à montant égal. Je ne ne nie pas que, à quantité égale de monnaie, sans manipulation de la masse monétaire, certains prix peuvent monter. Mais cela reflète avant tout les choix des consommateurs et la rareté relative des biens produits. Ceteris paribus, l’expansion de la masse monétaire est génératrice d’inflation à demande constante de monnaie. Le panier de la ménagère s’en trouve donc moins rempli. Il n’y a rien d’ésotérique là-dedans.

Cependant, il est important de noter que l’impact sur les prix ne se fait pas de manière égale et homogène. Les premiers receveurs de la monnaie nouvellement créée ex nihilo bénéficient d’un effet d’aubaine car ces utilisateurs peuvent acheter des biens et des services dont les prix n’intègrent pas ou peu les informations relatives à l’expansion de la masse monétaire. Ceci se fait au détriment des utilisateurs suivants qui, eux, devront supporter la hausse des prix. Ils devront même très probablement renoncer à certains achats devenus trop onéreux. Ce modèle est particulièrement avantageux pour ceux qui s’endettent et surconsomment contre ceux qui produisent, épargnent et font preuve de frugalité. En effet, les éternels débiteurs voient le niveau de leur dette fondre au fur-et-à-mesure que l’inflation s’instille dans la société, provoquant des comportements irresponsables dans la gestion des affaires comme du ménage.

Et l’on retrouve cette fuite en avant dans la gestion du budget de l’État qui, au gré des déficits, favorisera l’accroissement de la dette publique. Cette dernière est une dette, une énorme ardoise que l’on reporte sur les générations futures. Celles-ci étant prétendument signataires d’un fantomatique contrat social qui ne m’a jamais été produit, cette pratique a reçu le nom douteux de solidarité intergénérationnelle dans la novlangue. Comment ne pas voir dans un tel comportement irresponsable une forme ouverte de servitude ? Ce modèle sert en fait l’État, ses politiques, ses bureaucraties et satellites, les banques centrales et privées, les groupes de pression et toute une oligarchie contre les classes moyennes et travailleuses ainsi que contre les générations futures incapables de se défendre.

Ceci est d’autant plus alarmant et illégitime (même si tout le système repose sur une base légale) que le maintien d’un tel système pro-inflation nécessite la mise en place d’une société du contrôle des libertés individuelles. En effet, l’échange volontaire est progressivement balayé par le recours à la force publique pour capter la rente d’État qui nous semble due au détriment des autres et évincer les « concurrents » potentiels. On assiste donc à des comportements asociaux alimentés par un instinct grégaire et un esprit de convoitise. La préférence temporelle va crescendo en faveur de la consommation immédiate dans un environnement où, tel qu’énoncé par le sophisme de Montaigne, tout ce que qui est gagné se fait au détriment de l’autre. Et l’autre, c’est vous et moi. C’est la femme de ménage qui survit avec de maigres titres-services. C’est le chômeur en fin de droit – et à qui on interdit en fait de travailler – qui se retrouve acculé dans des activités rendues illégales (mais néanmoins légitimes). C’est l’ouvrier qui se demande s’il arrivera à boucler les fins de mois une fois que son salaire aura subi les ravages de la fiscalité et de l’inflation. C’est le petit pensionné qui panique au vu de la hausse des prix des denrées alimentaires quand le paiement de sa pension publique devient incertain et que son livret d’épargne lui rapporte un intérêt proche de 0%.

Une autre caractéristique de la hausse de la masse monétaire, à demande de monnaie constante, c’est d’abaisser le taux d’intérêt. Et ceci a pour objectif de permettre à l’alcoolique de la dette d’éviter la gueule de bois des lendemains de veille et de prolonger l’ivresse. C’est le credo de l’appareil d’État et de son système de financement qui opère ainsi, via l’inflation en tant que politique fiscale, une redistribution de la richesse en faveur des plus nantis et des plus proches du pouvoir central. L’impasse de ce système dont l’aboutissement est le niveau abyssal de la dette publique, des taux d’imposition abusifs et des engagements en termes de dépenses sociales intenables à court terme est en fait la résultante de ce que je peux nommer maintenant la crise de la culture de l’inflation. Nous sommes au point de rupture, acculés devant des choix difficiles. Soit nous continuons ainsi et nous taperons le mur sous peu inéluctablement, soit nous optons pour un nouveau paradigme : la déflation.

La déflation est-elle un monstre comme nombre d’économistes à la mode nous la décrivent ? Du point de vue des bénéficiaires du système abject que nous avons décrit ci-dessus, c’est en effet une situation cauchemardesque. Elle va mettre un terme à leur hégémonie et à leurs privilèges dérivant du captage de la rente publique via la séduction du pouvoir central et le dévoiement de la monnaie.

De mon point de vue, elle est donc un bienfait qui nous permettra de revoir les fondements de notre société et d’envisager une voie pérenne, celle du respect de l’échange volontaire, de la coopération sociale, des libertés individuelles et du fruit du travail de chacun.

La déflation opère en fait une redistribution des richesses mais dans l’autre sens. Elle sanctionne le débiteur au détriment de l’épargnant. Elle désavantage le rentier public au profit du travailleur frugal. Elle est une charge supérieure pour l’éternel endetté. Elle est un frein naturel pour les comportements à risques recourant à l’effet de levier.

Elle est surtout la résultante d’un système de monnaie saine, c’est-à-dire basé sur un actif librement choisi comme l’or ou l’argent. La masse monétaire étant ainsi sous contrôle, à production supérieure de biens et de services, la déflation est un bienfait qui permet à tout utilisateur de ressortir avec un panier mieux garni et de ne pas craindre pour l’érosion de son livret d’épargne avec le temps. L’étalon-or est aussi un frein naturel à l’expansion de l’État et à la perte de nos libertés individuelles.

Mais cette voie exige énormément de courage dans la réintroduction de la flexibilité via :

  • la refonte générale de la fiscalité,
  • la réforme complète du droit du travail dans une logique de libre négociation entre employeurs et salariés,
  • la promotion de l’entrepreneuriat et de l’échange volontaire dans le respect du libre contrat,
  • la fin de la monnaie-papier et l’abolition du monopole d’émission de la banque centrale,
  • l’abolition des privilèges de castes et rentes publiques de situation.

Nous devons donc apprendre à coopérer tout en nous passant progressivement de l’État.