« Le nombril » de Jean Anouilh

Le Nombril de Jean Anouilh (Crédits : Théatre de l'Atelier, tous droits réservés)

« Le nombril » de Jean Anouilh, une excellente pièce en forme de critique de la Société contemporaine, du théâtre subventionné et de ce qu’il y a de faux chez les êtres.

Par Johan Rivalland

Le Nombril de Jean Anouilh (Crédits : Théatre de l'Atelier, tous droits réservés)
Le Nombril de Jean Anouilh (Crédits : Théatre de l’Atelier, tous droits réservés)

Le nombril ou, on pourrait dire ici, les nombrils. Une excellente pièce de Jean Anouilh, qui fut apparemment brillamment jouée par Bernard Blier en 1981, on n’a aucune peine à l’imaginer (ce que, le sachant, je n’ai cessé de faire tout au long de ma lecture, tant le remarquable acteur devait être absolument parfait dans un rôle principal, selon toute vraisemblance parfaitement taillé à sa mesure).

De l’ingratitude

Avec beaucoup d’humour et d’ironie, Jean Anouilh  dresse le portrait effarant de tous ces égoïstes patentés qui profitent sans vergogne de l’argent de ceux mêmes qu’ils traitent comme tels. Ex-épouse, fils, filles, faux ami, déménageurs, plombier, pas un pour rattraper l’autre. Avec une ingratitude qu’on ne rencontre que trop souvent en ce genre de circonstances. Ingratitude que l’on retrouve à toute époque, si je puis me permettre une digression en citant Aristophane dans Les grenouilles, passage repris par Joseph Rambaud : « […] parmi les citoyens, nous accablons d’injures ceux que nous savons nobles et sages, justes et vertueux, formés dans les gymnases, les choeurs et la musique : mais nous mettons, au contraire, à toutes fonctions des hommes de bronze pour ainsi dire, étrangers, oiseaux de passage, méchants fils de pères aussi méchants, derniers venus qu’auparavant la République n’aurait pas même facilement acceptés comme victimes expiatoires. » Citation qui s’applique mal, certes, à un personnage principal lui-même pas exempt de tout reproche, mais est révélatrice d’une société dans laquelle certains vivent au crochet d’autres sans forcément se sentir tenus à une quelconque reconnaissance à leur égard.

Une critique du théâtre subventionné et de la société en général

Au-delà du spectacle et du comique de situation, cette pièce contient aussi en germe une critique assez virulente du théâtre moderne d’avant-garde (ou qui se veut tel), du théâtre subventionné qui pervertit l’esprit-même de cet art. Écoutons ce qu’en dit le personnage principal, Léon, lui-même auteur de pièces de théâtre indépendant (qui pourrait bien être l’avatar de Jean Anouilh, dans une certaine mesure) :

Léon : « […] Ah ! Le symbolisme au théâtre, on en reviendra, quand ils n’auront plus de subventions ! Mais ça sera trop tard. On ne saura plus faire une comédie… »

La critique, en effet, est valable de la même sorte pour ces auteurs qui cherchent des collusions auprès des hommes d’influence (on en connait toujours). C’est celle de la perversion humaine, des pratiques peu amènes dans certains milieux du théâtre ou du cinéma.

Cette critique ou moquerie, s’étend, dans la pièce, à travers la férocité de ses personnages, véritables archétypes de circonstance, à la société de son époque au sens large, aux hommes, aux femmes, aux médecins, aristocrates, etc. Sans s’oublier lui-même.

La vertu d’égoïsme

Cette pièce est aussi un hommage à Molière, pour lequel on sent le profond respect, ainsi que la forte admiration de l’auteur. Et on y voit sans mal un certain nombre de références à quelques-unes de ses pièces…

Mais il s’agit avant tout d’une comédie de mœurs, où Jean Anouilh dépeint les relations complexes entre les êtres, les fausses amitiés fondées sur la nostalgie, l’évolution des mentalités des femmes et de leurs aspirations, le rôle de l’argent, les apparences, etc.

Sans oublier, bien sûr, la vertu d’égoïsme (si on ose le clin d’œil à Ayn Rand), qui est au centre de cette pièce, bien évidemment, comme son titre peut le suggérer :

– Le déménageur (empoche, ébloui) : Merci, patron. Vous n’êtes pas égoïste. Vous pensez aux autres qui n’ont pas les moyens de faire les zigotos comme vous.

– Léon : Oui. Penser aux autres, c’est encore une façon de se faire plaisir. On se voit bon (…)

Une pièce absolument délicieuse. Que j’aimerais beaucoup voir jouer un jour.

  • Jean Anouilh, Le nombril, LAvant scène, janvier 1983, 50 pages.