Anouilh, un auteur « inconsolable et gai »

Un ouvrage véritablement passionnant, qui se lit avec bonheur, presque comme un roman, de par sa fluidité et sa qualité d’écriture.

Par Johan Rivalland.

anouilh un auteur inconsolable et gai anca visdeiJe n’ai jamais vu (mais j’en serais ravi) de pièce de Jean Anouilh, le croirez-vous ? (à l’exception d’une représentation de l’une d’entre elles, je ne saurais dire laquelle, par une troupe d’amateurs, mais qui ne m’a pas fait retrouver son univers). Et pourtant, je les ai toutes lues.

Elles ont d’ailleurs, en quelque sorte, rythmé ma vie, puisque je les ai lues à vingt ans, redécouvertes vingt ans plus tard, sans jamais qu’elles aient quitté mon esprit.

C’est à ce titre que cette biographie, que je gardais en attente depuis sa sortie en 2010, occupe une place importante dans mon panthéon des livres. Et j’en remercie l’auteur, Anca Visdei, qui nous fait partager, avec délice, le tourment de la vie de Jean Anouilh, comme la quintessence de son œuvre.

L’itinéraire d’un homme profond et passionné

C’est un Jean Anouilh passionné et déterminé que l’on découvre dès son plus jeune âge, qui va certes connaître des débuts difficiles, vivant au départ dans un relatif dénuement et ayant peine à se faire reconnaître en particulier par celui qui deviendra l’un de ses pères (première partie de l’ouvrage), sinon de ses pairs (deuxième partie), Jouvet, avant de connaître petit à petit le succès, grâce au travail et à la persévérance, et voler de ses propres ailes (troisième partie), sans jamais remettre en cause sa fidélité à l’égard de tous ceux qui auront joué un rôle important dans sa vie.

Il s’agissait avant tout d’un esprit indépendant, et en même temps profondément humain. Un auteur à la fois pudique, sensible, fidèle, travailleur et honnête, modeste, lucide, dévoué, mais aussi plein de tempérament. Un auteur « inconsolable et gai » (comme le dit le titre du livre), comme il le fait dire de l’homme à l’un de ses personnages de L’hurluberlu, évoquant la vie et le théâtre. Ce sont toutes ces facettes d’un même homme que l’on découvre à travers cette biographie et dont l’auteur, Anca Visdei, a eu la chance de faire connaissance au cours de ses dernières années.

Un homme injustement méprisé par certains

Jean Anouilh a été un auteur populaire, qui a connu le succès, mais je n’ignorais pas qu’il avait aussi été rangé par certains au banc des auteurs jugés sulfureux ou plus ou moins à bannir, sans que j’en sache davantage, même si je n’ignorais pas tout à fait la nature de ce qui pouvait lui être reproché et apparaît incompréhensible à la lecture de ses pièces, sauf à avoir un esprit binaire, comme on en connait hélas toujours bien en France encore aujourd’hui. C’est pourquoi j’étais plein d’attente à ce sujet et ai trouvé mes réponses.

Les coups rudes qui lui ont été très injustement portés provenaient en particulier de certains critiques, parfois jaloux du succès de ses pièces, ou d’intellectuels de gauche qui ont copiné un temps avec le PCF, à l’image de Claude Roy ou Edgar Morin, allant jusqu’à le dénoncer ou lui intenter de mauvais procès en épuration (ce qui est peu flatteur pour eux, avec le recul, surtout lorsque l’on apprend que la pièce incriminée était, en l’occurrence, la remarquable Antigone, et que l’on découvre dans quelles conditions et quelles circonstances la pièce a été jouée avec le plus grand des courages sous l’occupation allemande, avec tous les dangers que cela comportait. (Un comble…). Il n’avait absolument rien à se reprocher, tout à l’inverse, et ne fut d’ailleurs aucunement condamné.

On comprend que Jean Anouilh ne l’ait jamais oublié ni pardonné. C’est aussi pour cela, qu’à propos de la période de l’épuration, qu’il exècre particulièrement, et bien qu’apolitique, ou ne se mêlant jamais de politique, Anca Visdei écrit :

« Les hommes se comportaient comme des bêtes, des hommes qui venaient de gagner un combat sur la barbarie devenaient barbares à leur tour. On ne construit rien sur le sang. Cette blessure a dû marquer Anouilh à jamais. Son antipathie pour de Gaulle vient de là. »

Un homme modeste et authentique

Anca Visdei évoque ainsi les différentes phases ou périodes de la vie et de l’œuvre de Jean Anouilh (passionnant lorsqu’on l’a lue en entier), l’évolution de ses thèmes de prédilection (plus diversifiés qu’il y paraît ou qu’on a pu lui reprocher).

Jean Anouilh refusait les honneurs et ne sollicitait pas d’élection à l’Académie française. Il ne voulait pas davantage être joué par des vedettes, préférant donner leur chance à de nombreuses personnes qui devinrent, par la suite, des vedettes. Les plus grands ont, ainsi, joué pour lui.

C’est aussi le Jean Anouilh fidèle en amitié, par-delà la mort.

« Anouilh s’est battu souvent, avec courage et un total désintéressement, pour faire connaître l’œuvre d’autres auteurs. Rare générosité dans un monde d’egos surdimensionnés comme l’est, fatalement, celui des auteurs dramatiques. Mais Anouilh aimait le théâtre de façon absolue et altruiste, il souhaitait qu’il se porte bien, que le public soit heureux. Il avait un sens éthique, une déontologie qui lui interdisaient de faire des différences entre son œuvre et celle des autres. »

Un homme libre

Dans la quatrième partie, avant de clore l’ouvrage par une cinquième partie consacrée à « quelques qualités méconnues et raisons supplémentaires d’aimer Anouilh », occasion de montrer à quel point l’homme était remarquable et attachant, Anca Visdei choisit de revenir sur « quelques préjugés tenaces au sujet de Jean Anouilh ».

De l’homme ayant dépassé la quarantaine, voici ce qu’en dit Anca Visdei : « Qui est notre Anouilh de la période tardive ? Un homme libre. Libre mais pas seul. » C’est ainsi que l’homme, aux tendances présumées anarchisantes (ou, qui sait, peut-être en partie libérales, mais évitons de lui faire l’injure de chercher à le classer, préférant le qualifier d’homme libre, tout simplement) se comportait bien totalement comme tel :

« (…) il refusera d’être joué dans tout théâtre qui reçoit des subventions d’un État qu’il déteste (…) Quelle était la crainte d’Anouilh ? Qu’une nouvelle race de gens de théâtre apparaisse : une race qui vit du théâtre et non pour le théâtre ».

Un homme véritablement libre, « tout entier dans son Antigone et le refus, pas seulement de plier, mais d’appartenir ».