Les réfugiés : quel avenir en Europe ?

Interdit-Thierry ehrmann(CC BY 2.0)

Il est important que les migrants travaillent pour être acceptés dans le pays d’accueil. Mais les règles sociales rendent l’accès au travail complexe.

Par Guy Sorman

Interdit-Thierry ehrmann(CC BY 2.0)
Interdit-Thierry ehrmann(CC BY 2.0)

 

Plusieurs millions de réfugiés sont à nos portes. Quelles que soient les politiques adoptées par les gouvernements et parce que ces politiques sont désordonnées, ces réfugiés entreront en Europe et y resteront. Ainsi, dès l’instant où l’Allemagne s’engage à accueillir huit cent mille réfugiés, il est évident que ce quota sera dépassé : qui fermera la frontière au premier qui dépassera le quota ? De l’Allemagne, et autres pays d’accueil, l’Autriche, la Suède, la Grande-Bretagne et la France, les réfugiés se disperseront sur l’ensemble du continent : certains se fondront dans la population, d’autres se constitueront en communautés de culture et de langue homogènes. La nature et la culture de l’Europe vont donc inévitablement changer dans les prochaines années, de même qu’elles ont changé depuis l’immigration africaine, venue pour l’essentiel des anciennes colonies européennes de l’Afrique du Nord, de l’Afrique noire et de l’Inde. La transformation, cette fois-ci, sera plus massive : qu’en sortira-t-il ?

Les conservateurs craignent qu’en cédant à notre penchant humanitaire, nous ne provoquions un choc de civilisation qui provoquera des conflits entre populations d’origines et populations récentes, des poussées de xénophobie et la fortune des partis fascistes Mais il existe une alternative, moins tragique, où l’immigration susciterait un sursaut de croissance économique dans une Europe qui en a grand besoin. Sans verser dans un déterminisme économique primitif, on envisagera que l’immigration de masse détruira ou renforcera l’Europe, selon qu’elle générera ou pas un supplément de croissance. Ce qui invite à s’interroger sur la relation entre immigration et croissance. Passée l’émotion que suscitent les images, l’opinion publique, les commentateurs, les dirigeants politiques, les syndicats interprètent d’ordinaire l’immigration comme une charge : l’immigrant, s’il travaille, « vole » les emplois des citoyens, fait baisser les salaires moyens. Et s’il ne travaille pas, il pèse sur les services sociaux de la santé, de l’éducation et de la sécurité, sans contribuer à leur financement. On entend cela à droite comme à gauche. Mais les économistes – dont je suis – proposent une analyse plus complexe et dans l’ensemble plus positive

Nous observons que les immigrants, en particulier ceux qui proviennent de Syrie, sont en majorité d’âge adulte : ils ne devraient peser que légèrement sur les services d’éducation et de santé. Ayant été formés dans leur pays d’origine, ils ne consommeront pas le capital local mais apportent un capital de connaissances et forces de travail, immédiatement valorisables. Ces nouveaux migrants viennent souvent en famille, ce qui est nouveau et apporte une garantie de stabilité sociale. Les jeunes célibataires d’Erythrée ou d’Afrique, une immigration plus traditionnelle et moins stable, paraît minoritaire. Encore que, pour ces jeunes célibataires, autant que pour des familles déjà constituées, le fait même d’endurer la migration, rude épreuve, sélectionne les plus entreprenants, courageux et résistants : là encore, il s’agit d’un apport net pour le pays d’accueil.

Accès interdit-when i was a bird(CC BY-NC-ND 2.0)
Accès interdit-when i was a bird(CC BY-NC-ND 2.0)

La vraie question : ces hommes et ces femmes qui ont clairement la volonté et la capacité de travailler dans les pays d’accueil, le pourront-ils ? Oui, si on les y autorise. Mais la plupart des pays européens se sont volontairement enfermés dans des règles sociales qui rendent l’accès au travail complexe, y compris pour les citoyens. C’est pire pour les non citoyens. A contrario, l’économie des États-Unis, où le marché du travail est peu réglementé, y compris pour les travailleurs sans papiers, bénéficie grandement de l’immigration. La croissance américaine, constamment supérieure à la croissance européenne, s’explique en grande partie par une quantité de travail supérieure aux États-Unis, prohibée en France ou en Italie en particulier. La nouvelle immigration de masse en Europe pourrait également ne pas concourir à la croissance économique si les avantages sociaux accordés aux non travailleurs incitent à l’oisiveté plutôt qu’au labeur. Là encore, la charité peut être mauvaise conseillère, si les immigrants, comme certains nationaux, constatent qu’il est rationnel de ne pas travailler pour vivre décemment d’aides sociales : le juste équilibre entre solidarité sociale et incitation à l’oisiveté n’est pas facile à définir, mais il se trouve des solutions dans la panoplie des économistes, si on voulait bien les consulter (Nous n’avons pas la place ici d’expliquer ce qu’est l’impôt négatif : ce sera pour une prochaine fois).

Il est important que les immigrants travaillent, non seulement pour contribuer à la croissance, mais aussi pour être acceptés dans le pays d’accueil. L’histoire des vagues migratoires en Europe, depuis deux siècles, démontre que l’hostilité aux immigrants recule à mesure que ceux-ci travaillent « dur ». Par exemple, en France, au vingtième siècle, les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais furent mal accueillis jusqu’au moment où il devint évident que leur labeur développait les mines, l’agriculture et le bâtiment. Les Arabes ou les Turcs furent bien acceptés quand il était clair que leur labeur faisait tourner nos usines. Leurs enfants et petits-enfants suscitèrent plus de réticence quand, devenus citoyens, ils devinrent – malgré eux, le plus souvent – chômeurs assistés.

À la lumière de cette histoire et de la science économique, l’afflux des réfugiés, inéluctable, sera une chance ou un drame pour l’Europe. Ceci ne dépendra pas tant des migrants que des lois sociales qui leur seront imposées : si on ne leur permet pas de travailler, ils seront rejetés, avec violence peut-être. Mais cette violence ne viendra pas de leur culture étrangère ; elle sera la conséquence d’une ignorance crasse des mécanismes universels de l’économie et de l’intégration. Je n’exclus pas que cette ignorance puisse être volontaire, de manière à faire monter la xénophobie et à profiter aux mouvements politiques qui en vivent.

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