Le périple des migrants par les îles

Les gilets de sauvetages sont le produit phare de cette boutique

Reportage sur la réalité des migrants, en suivant leur parcours en Grèce depuis la Turquie.

Par Dimitri Anagnostaras, depuis la Grèce

Gare pricipale d'Izmir-Crédit photo : Dimitri Anagnostaras
Gare pricipale d’Izmir-Crédit photo : Dimitri Anagnostaras

Les migrants qui viennent à Izmir viennent le plus souvent de camps de réfugiés en Turquie ou au Liban. Ils arrivent par la gare ferroviaire depuis les provinces de l’est et vont selon leur moyens dormir dans des hôtels ou dans le Parc de la Culture qui borde la gare. Sur place ils trouvent rapidement un passeur ; la police turque laisse faire sans intervenir.

À deux pas de là se sont installées des boutiques de produits de camping, dont les vendeurs alpaguent les passants sur la qualité de leurs gilets de sauvetage que l’on retrouvera quelques jours plus tard sur les plages grecques. Certains migrants se passeraient même totalement de passeur pour venir sur les îles grecques en achetant eux-mêmes leur bateau pneumatique. Toute cette agitation se concentre sur quelques rues ; pour les migrants, Izmir n’est qu’une étape vers Chios et Lesbos, comme Bodrum est une étape vers Kos.

Les gilets de sauvetages sont le produit phare de cette boutique
Les gilets de sauvetages sont le produit phare de cette boutique-Crédit photo Dimitri Anagnostaras

Depuis Izmir, les migrants vont à Çeşme ou Ayvalik, toutes deux des stations balnéaires populaires chez les vacanciers turcs, d’où ils partent vers les côtes grecques. La distance à parcourir n’est que de dix à quinze kilomètres, distance que le ferry entre Çeşme et Chios parcourt en 50 minutes. Les migrants, eux, mettront plus de trois heures pour passer d’une rive à l’autre, ils partiront de nuit, ainsi que de plages plus éloignées pour échapper aux garde-côtes. Cette courte navigation sur la mer Égée, habituellement calme pendant l’été est moins dangereuse que celle vers Lampedusa. Ce qui n’empêche pas que régulièrement des embarcations surchargées chavirent, comme nous le rappelle tragiquement la mort de Aylan, ce jeune Syrien dont la photo a fait le tour du monde.

Une fois arrivés sur les plages de Chios, ils trouent leur embarcation, avant d’aller se signaler à la police. Ceux interceptés en mer sont amenés à la capitainerie et également remis à la police. De là, ils sont envoyés vers le centre pour réfugiés de Mersinidi où ils sont triés par nationalité. Les Syriens reçoivent un permis de résidence provisoire de six mois en Grèce, qui leur permet de se déplacer sur tout le territoire mais leur interdit de quitter le pays. Ensuite, ils reviennent à la ville de Chios pour prendre un bateau vers Athènes.

La situation sur les îles qui ont reçu plusieurs fois leur population en nombre de migrants est tendue. À Chios, les « seulement » 30 000 migrants depuis le début de l’année ont pu être évacués à un rythme acceptable, et la situation dans la ville est calme. Les migrants font leurs achats dans la ville, bénéficient du wi-fi dans les cafétérias et pour les plus fortunés vont dormir dans les nombreuses chambres à louer. Dans le centre de réfugiés de Mersinidi, la situation est plus précaire, une équipe de Médecins du Monde vient d’arriver pour améliorer les conditions sanitaires, ils logent et ont amené leur matériel dans les logements universitaires vides en été.

Campement de fortune dans le port de Chios
Campement de fortune dans le port de Chios-Crédit photo Dimitri Anagnostaras

Contrairement à Chios, dans les îles de Kos ou Lesbos, la quantité de réfugiés est telle que la situation est plus tendue, leur nombre approchant celui des habitants. À Lesbos, des heurts ont eu lieu entre migrants demandant à être amenés à Athènes et la police, tandis qu’à Kos, des habitants excédés ont lancé des œufs et des tomates tant au ministre de la Défense qu’au commissaire européen à la migration, le Grec Avramopoulos, qui était venu se rendre compte de la situation.

Pour soulager les îles, le gouvernement grec essaie d’abréger le plus possible leur passage, d’affréter des navires supplémentaires pour les évacuer vers le continent, et de leur trouver une place sur les ferrys qui rejoignent Athènes. En conséquence de quoi au 17 août, tous les ferrys de Chios à Athènes étaient complets jusqu’au 27 août.

Plus généralement, l’afflux de réfugiés sur des îles déjà surchargées pendant l’été a perturbé les transports, tel ce village isolé resté sans son seul taxi parce que le conducteur dormait après avoir ramené 30 migrants à la ville de Chios pendant la nuit. Mais tant bien que mal, dans un délai de deux semaines, on peut estimer que la majorité des migrants est passée de Chios à Athènes ou Thessalonique.

En arabe: "C'est ici qu'on achète les tickets" "Cartes sim gratuites avec chaque voyage"
En arabe : « C’est ici qu’on achète les tickets »
« Cartes sim gratuites avec chaque voyage » – Crédit photo Dimitri Anagnostaras

Le passage en Grèce des réfugiés syriens n’est qu’une étape, sans grand danger, vers l’Europe. Même si le pays est dans la zone Schengen, le fait de ne pas avoir de frontière terrestre avec le reste de la zone rend cette appartenance très théorique pour les migrants. Une fois arrivés à la frontière, ils s’empressent de brûler leur permis de séjour provisoire en Grèce pour ne pas y être renvoyés, bien que les dispositions de Dublin 2,  prévoyant que les réfugiés doivent être traités dans leur premier pays d’arrivée ne soient plus mises en pratique depuis le dernier afflux de migrants.

En Grèce, l’actualité est dominée par la crise politique, qui relègue l’afflux de migrants au second plan. Le fait qu’ils ne fassent que passer désamorce les réactions hostiles. Certaines personnes aident les réfugiés, d’autres gagnent un peu d’argent grâce au business qui s’est créé autour de ces migrants, mais la grande majorité de la population se contente de les voir passer.

Après six ans de crise et six mois de gouvernement de Syriza, les perspectives économiques en Grèce ne sont pas bien meilleures que celles en Turquie, et l’immense majorité des migrants remonte ensuite les Balkans et arrive en Europe. Le gouvernement grec organise même partiellement cet exode en les conduisant directement à la frontière de l’ARY Macédoine. De là, ils traversent l’ex-Yougoslavie pour arriver en Hongrie puis en Autriche et en Allemagne où ils arrivent actuellement.


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