Emmanuel Macron, les 35 heures et la suite de sa carrière

Emmanuel Macron - Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0

Pourquoi Emmanuel Macron cultive-t-il avec tant d’application un profil vaguement libéral, qui fait sauter au plafond l’aile gauche du PS ?

Par Nathalie MP

Emmanuel Macron - OECD Development Center (CC BY-NC-ND 2.0)
Emmanuel Macron – Crédit Photo : OECD Development Center via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

 

L’Université d’été du MEDEF a un effet prodigieusement euphorisant sur nos ministres socialistes. Ils ne sont pas plus tôt entrés sous le grand chapiteau patronal qu’ils sont soudain pris d’une passion dévorante pour l’entreprise. Rappelons-nous que l’an dernier à la même époque, Manuel Valls, Premier ministre, avait eu l’insigne honneur d’une « standing ovation » de la part des patrons car il avait déclaré tout feu tout flamme que, lui, il aimait l’entreprise :

« La France a besoin de ses entreprises, de toutes ses entreprises (…), car ce sont les entreprises qui, en innovant, en risquant les capitaux de leurs actionnaires, en mobilisant leurs salariés, en répondant aux attentes de leurs clients, créent de la valeur, génèrent de la richesse qui doit profiter à tous. Et moi, j’aime l’entreprise ! »

Comme c’est beau !1

Cette année n’a pas fait exception. L’invité gouvernemental d’honneur était Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, qui a su, lui aussi, trouver les mots pour le dire, dans le registre amoureux un peu lourd et survolté qui caractérisait déjà les déclarations de son patron : « Vous avez l’amour, et vous avez les preuves d’amour » a-t-il assuré à un Pierre Gattaz légèrement moins enthousiaste que l’an dernier. Et les preuves, c’est qu’il a admis que « la gauche n’est pas exempte de toutes critiques », notamment sur le sujet du temps de travail :

« La gauche a cru que la France pouvait aller mieux en travaillant moins, c’était des fausses idées. »

Que n’avait-il pas dit là ! Au MEDEF, en plus, et à la veille de l’Université d’été du Parti socialiste à La Rochelle ! Oserait-il parler, avec une traitre légèreté, des « 35 heures », cette grande réforme de la Gauche, cette avancée sociale aussi emblématique que les mesures du Front Populaire sur le temps de travail et les congés payés ? Travailler moins serait une fausse idée ? Mais alors travailler plus, du Sarkozy dans le texte, serait une vraie idée ? C’est ignoble de faire ainsi le jeu du grand capital et de pactiser avec la finance abhorrée. C’est ignoble de faire ainsi le jeu de la droite. Selon Yann Galut, député PS du Cher et gardien du temple, avec de tels propos, Emmanuel Macron a purement et simplement « insulté Jaurès, Léon Blum, François Mitterrand, Lionel Jospin et Martine Aubry (…) » ! Tout ce que la gauche compte de ténors, et surtout de frondeurs, s’est ainsi jeté à bras-le-corps dans une polémique qui ne pouvait prendre fin qu’avec la tête du coupable au bout d’une pique, ou bien sa repentance intégrale.

C’est manifestement à cette dernière solution qu’on en est arrivé. Manuel Valls, pourtant lui-même pourfendeur des « 35 heures » en son temps, a choisi de calmer le jeu en prévision de la Rochelle. Il a donc dûment recadré son ministre en assurant à tout le petit monde socialiste qu’il n’y aurait « pas de remise en cause du temps légal de travail et des 35 heures. » Quant à Emmanuel Macron, il a utilisé une méthode très prisée de Ségolène Royal pour retomber harmonieusement sur ses pieds : il n’a jamais dit ça, on l’a mal compris. « Je ne parlais pas des 35 heures mais du rapport au travail. Il en faut plus, pas moins, » a-t-il finalement tenté d’expliquer, de façon volontairement embrouillée.

Il est dommage que les socialistes aient une fâcheuse tendance à réagir de façon quasi pavlovienne à certains mots ou groupe de mots. Car s’ils avaient relevé avec attention tout le discours du ministre au MEDEF, ils se seraient rendus compte qu’Emmanuel Macron n’avait pas que des gentillesses à dire aux chefs d’entreprise. Il a abordé de nombreux autres thèmes qui auraient beaucoup plu à l’aile gauche du PS. Il a en effet dénoncé « le cynisme d’une partie de l’élite économique de notre pays », « des entreprises rabougries », le « malheur des Français au travail », le manque d’innovation et le chômage record chez les jeunes. D’après Emmanuel Macron, si la croissance n’est pas franchement là et si le chômage est beaucoup trop là, « ce n’est surtout pas la faute des politiques »  :

« Ce n’est surtout pas la faute des politiques si certains des engagements que vous avez pris ne sont pas tenus : réduire le coût du travail, c’était notre engagement et il est tenu. Signer des accords de branche en contrepartie, c’est votre responsabilité, et c’est trop lent ! »

On comprend pourquoi Pierre Gattaz et ses pairs se sont montrés assez dubitatifs sur les propos du ministre et ne l’ont salué que de quelques minimes applaudissements. Échaudés par les effets absolument inexistants des déclarations empressées de Valls l’année précédente, ils n’étaient pas décidés à se laisser compter fleurette de la même façon cette année. Il était question de simplification, il était question de modernisation du dialogue social, et finalement il n’y aura eu que des contraintes supplémentaires : les seuils sociaux qui bloquent les embauches sont toujours là, le compte pénibilité, ahurissant de complexité, a été simplifié, mais il est toujours là aussi, et de toute façon le marché du travail est toujours aussi rigide. Et maintenant Manuel Valls l’a confirmé, les « 35 heures » sont de l’ordre du totem. Aussi, les remarques acides du ministre de l’Économie ne pouvaient que très mal passer auprès des dirigeants d’entreprise.

En revanche, on comprend de moins en moins où se situe Emmanuel Macron sur le plan politique et sur le plan économique. Son grand fait d’armes ministériel à ce jour est la fameuse loi Macron qui vise à « libéraliser » l’économie française. Sa sortie sur le temps de travail, quoi qu’il en dise, tend à bousculer le grand marqueur de gauche que sont les « 35 heures ». Présent à l’Université du MEDEF, il fut absent de celle du PS, en disant qu’il n’avait pas été invité. Selon ces termes-là, on ne peut que se demander ce qu’il fait dans un gouvernement socialiste. Du reste, Gérald Darmanin, député Les Républicains du Nord, s’est bien amusé en lui offrant l’asile politique dans son parti  :

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Mais d’un autre côté, la loi Macron est une loi à la fois minuscule, brouillonne et touche-à-tout qui est bien loin de constituer la révolution libérale qu’il faudrait appliquer à la France pour espérer commencer à voir un début de croissance de l’investissement, de la production et de l’emploi. Les critiques acerbes distillées aux entreprises ainsi que son revirement sur les « 35 heures » tendent à le faire rentrer dans la catégorie des ministres socialistes les plus classiques et les plus irresponsables : ceux qui sont si gentils et qui arrangent toujours tout. Si nos indicateurs économiques sont préoccupants, il ne saurait être question de s’interroger sur la validité des politiques menées, puisqu’elles sont socialistes donc excellentes par construction. Non, non. Si rien ne va, on trouvera toujours quelqu’un qui « n’a pas joué le jeu. » Emmanuel Macron, en parfait socialiste qu’il est, a trouvé qui morigéner : les entreprises. Ça aussi, c’est un marqueur de gauche.

Donc Emmanuel Macron est socialiste. Finalement, la logique est sauve : comme il est ministre de l’Économie dans un gouvernement socialiste, c’est assez normal. Dans ce cas, pourquoi cultive-t-il avec tant d’application un profil vaguement, très vaguement, libéral, qui fait systématiquement sauter au plafond ce que la gauche compte de plus « Filoche et Mélenchon » compatible ? Je ne vois qu’une explication, celle de son plan de carrière.

Emmanuel Macron est jeune, trente-huit ans à peine, et il est déjà ministre de l’Économie. Après un épisode de quatre ans (2008 à 2012) comme banquier d’affaires à la Banque Rothschild, dans laquelle il a eu tout loisir d’amasser les commissions et de garnir abondamment son carnet d’adresses côté secteur privé, son passage au gouvernement à un poste éminent lui assure maintenant ses grandes et ses petites entrées dans l’ensemble des secteurs public et privé, à tous les niveaux possibles, en France comme à l’international. Ses propos sont suffisamment contournés et ambigus pour lui ouvrir les portes à droite et à gauche.

Quand on sait qu’Arnaud Montebourg n’a jamais cultivé que la gauchitude la plus étroite et qu’il s’est vu offrir un joli petit strapontin à rayures chez Habitat, quand on sait que Pierre Moscovici, ministre incompétent s’il en fut, a finalement atterri à Bruxelles comme commissaire européen à l’Économie, on ne peut qu’imaginer les postes les plus rutilants pour l’habile Macron. Il n’aura aucun mal, je pense, à s’obtenir un brillant pantouflage dont la France a le chic, aussi bien au sein d’un gouvernement, y compris de droite (les hommes politiques y aiment les belles « prises » qui permettent de cultiver « l’ouverture »), qu’au sein d’une institution internationale de renom façon Moscovici en plus classe, ou d’une très grande entreprise où il est bien vu de diversifier les origines des salariés et dirigeants, surtout quand ces derniers disposent du carnet d’adresses qui sera celui d’Emmanuel Macron à la fin de sa période ministérielle.

Le passage d’Emmanuel Macron dans un gouvernement socialiste peu populaire et notoirement incompétent ne lui causera donc finalement aucun tort. Il a pris bien soin de marquer une vraie-fausse différence avec l’aile gauche de son parti et les autres ministres du gouvernement dans lequel il siège. Par contre, il y a tout lieu de se demander si son équipée au ministère de l’Économie n’aura pas causé le plus grand tort à la France, d’abord par une politique qui se révèle mois après mois inopérante, et ensuite en ruinant définitivement dans l’esprit des Français la notion de « libéralisation de l’économie ».


Sur le web.

  1. On croirait presque qu’il a appris par cœur mes articles sur la Baraque à Frites !
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