L’idéologie postmoderne contre la science

potion sorcières credits flood g. (licence creative commons)

Quand certains instrumentalisent les sciences sociales contre la science...

Par Marcel Kuntz.

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Dans la Lettre d’Athéna (jan. fév. 2015), Alliance Nationale des Sciences Humaines et Sociales (instance de coordination des SHS), Sandra Laugier (membre du comité de pilotage de la Mission Interdisciplinarité du CNRS) s’exprime dans une interview :

« [Les SHS] sont au cœur de formidables formations universitaires et elles sont par tradition soutenues au CNRS, pour un ensemble de champs de recherche spécifiques, dont certains n’auraient jamais connu leur développement international sans ce soutien : par exemple l’archéologie, l’anthropologie, la philologie classique…. ».

Jusque-là, pas de problème. La suite commence à devenir plus inquiétante :

« les SHS apparaissent désormais toutes, et partout, en tant que source de transformation ».

Et en réponse à la question « Avez-vous le sentiment que les autres disciplines acceptent facilement ce nouveau positionnement des SHS ? », S. Laugier répond :

« C’est là que cela se complique ! Mais elles n’ont pas vraiment le choix » […] il reste encore aux SHS à conquérir une forme d’égalité, à faire comprendre que le point de vue du chercheur en SHS, sur l’environnement, les nanotechnologies ou la biologie synthétique par exemple, est tout aussi pertinent et valable que celui du chercheur en physique ou en biologie. »

Nous touchons là précisément au problème que posent certaines SHS :

  • positionnement dans un rapport de pouvoir et non de complémentarité scientifique,
  • irruption dans des disciplines dont elles ignorent et nient les lois et méthodes,
  • volonté de s’imposer aux scientifiques qui n’auraient « pas vraiment le choix ».

Il devient urgent d’apprendre à décrypter ces chapelles qui n’englobent pas la totalité des SHS, mais qui tentent d’imposer leurs points de vue dans les champs de la recherche scientifique et technologique (en particulier publique).

Identification des Science and Technology Studies (STS)

Les pratiquants de cette « science humaine et sociale » très particulière déclinent des idées toujours enracinées dans la même idéologie, dite postmoderne. La pensée postmoderne se définit comme une réaction contre la modernité. Le postmodernisme est ainsi un mouvement viscéralement anti-Lumières. Lire le Dossier : où est l’héritage des Lumières ?

La pensée postmoderne, critique de la science, se caractérise par deux traits

  • le constructivisme social c’est-à-dire l’hypothèse que le réel scientifique est sociologiquement construit par les chercheurs :

« … À l’évidence, l’émergence d’un fait [scientifique] résulte d’un processus social de construction qui se déroule à l’intérieur de la communauté scientifique. Tout le problème du chercheur consiste donc à faire émerger des faits, qui vont lui permettre d’obtenir une certaine reconnaissance, un certain crédit. » (Bruno Latour, Le métier de chercheur)

« Bien qu’on me mette souvent en garde contre le danger de « se noyer dans le relativisme », je prétends au contraire qu’on doit apprendre à y nager… » (Bruno Latour, Changer de société, refaire de la sociologie, p.37)

Parmi les sous-disciplines de la pensée postmoderne, on trouve les gender studies (à coté de travaux scientifiques qu’il n’ y a pas lieu de critiquer ici, certains croient devoir justifier que « c’est de la science » en niant l’existence d’une idéologie du genre) et les science studies (aussi appelées science and technology studies ou STS) décryptées ici.

Quelques autres caractéristiques

1. Entre soi et hégémonisme

Cet « entre soi » est un excellent guide pour identifier les chapelles des SHS, notamment les STS. Dans l’écrasante majorité des cas, les personnes qui participent à un colloque organisé par les STS – ou à une de leur publication – appartiennent à la même chapelle (la transversalité ne semble pas concerner les SHS).

L’exemple de la collaboration entre STS et le Génopole : lors des quatre colloques successifs « Science de la vie en société » du Genopole, tous les orateurs invités du partenaire SHS (l’IFRIS), qu’ils soient sociologues, philosophes, historiens des sciences, provenaient du même courant.

2. Cadrage des travaux sur une base idéologique à laquelle on ne peut se soustraire si on souhaite publier, soutenir une thèse, obtenir un poste, etc.

Décryptage du livre « Plantes transgéniques : quelle évaluation éthique ? (qui fait suite à une thèse encadrée par Catherine Larrère).

3. Déconstruction de la science et jeux de mots

On peut citer ici, parmi d’autres, Brian Wynne (Professeur de « Science Studies » à l’Université de Lancaster) qui a théorisé, à propos de l’Autorité Européenne de Sécurité Alimentaire (EFSA), l’existence d’une « EFSA-science » et d’une « non-EFSA science ». Il s’agit de créer de toute pièce une « controverse, alors que bien sûr il n’y a qu’une seule science.

En réponse, lire : The postmodern assault on science.

4. Instrumentalisation de l’engouement pour les sciences

Ajout de l’adjectif « citoyennes » et détournement à des fins politiques d’une mission « Sciences Citoyennes » au CNRS.

5. Rejet de toute réponse critique des scientifiques, systématiquement qualifiés de « scientistes » (ou de positivistes) lorsqu’ils sont attachés au respect de la méthode scientifique et de la distinction entre le vrai et le faux.

Réponses : « Why the postmodern attitude towards science should be denounced »

Glossaire

Il suffit de quelques termes du vocabulaire STS pour permettre aux scientifiques, aux enseignants et à tous ceux qui le souhaitent, d’identifier cette idéologie.

Controverses : le processus qui relie la science, la technologie et la société peut se résumer à un paysage de controverses. D’où le programme de Bruno Latour à Sciences Po, intitulé « Mapping controversies ».

La controverse devient le moyen de dénigrer la science et, sur le plan sociétal, le moyen de positionner à égalité toutes les parties prenantes, qui deviennent aussi légitimes que les experts. Le relativisme est ainsi assuré.

En didactique des sciences, la controverse est également considérée comme un outil d’enseignement de la science par des didacticiens proches des STS :

Nombreux spécialistes STS considèrent que les controverses sont un outil de démocratie technique (voir ce terme).

Révélateur dans le livre de Callon, Lascoumes et Barthe (Agir dans un monde incertain) : « Il ne faut pas se contenter d’attendre que les controverses se déclarent. Il faut les aider à émerger, à se structurer, à s’organiser. »

Des sous-chapelles de la sociologie des controverses existent, qui développent par exemple des concepts comme la « balistique des controverses » de Francis Chateauraynaud. Ici aussi, ce qui est vrai ou faux n’est pas central, seules comptent la controverse (ou le conflit) et les évolutions tactiques des acteurs. Voir à ce sujet.

Co-production de connaissances : tentative de certains sociologues de la connaissance pour défendre et justifier leur présence au sein même des laboratoires de recherche.

L’idée, développée entre autres dans les ouvrages de Michel Callon (Centre de Sociologie de l’Innovation de l’École des Mines) est que les scientifiques ne posséderaient pas toutes les compétences pour « produire » une connaissance adéquate ; les experts des sciences humaines, mais aussi les « profanes » et leurs associations doivent pouvoir leur apporter une valeur ajoutée, en jouant qui plus est un rôle d’observateurs critiques sur les lieux de l’activité scientifique.

De nombreuses sous-chapelles de cette co-production des connaissances existent, en particulier une vaste activité de « sociologie des laboratoires ». Sous prétexte d’une analyse ethnographique des chercheurs, la sociologie prétend comprendre la manière dont émergent les concepts scientifiques, tous socialement construits suivant son cadre de pensée.

Deficit Model : concept en provenance des STS britanniques, en réaction critique à un rapport de la Royal Academy of Science publié en 1985, concernant le « public understanding of science ». La critique porte sur le fait que les auteurs du rapport donnent l’impression de penser – selon leurs contradicteurs – qu’il « suffit » que les scientifiques expliquent ce qu’ils font pour que la société se l’approprie avec enthousiasme.

Les adeptes des STS voient dans le déficit model et dans la prétendue demande d’ « acceptabilité » (des inventions des scientifiques) l’arrogance des scientifiques dont la supériorité supposée vient de ce qu’ils prétendent avoir un savoir que les autres n’ont pas. Les STS prônent donc des approches participatives (co-construction des technologies, etc.) dont on sait qu’elles ont échoué lorsqu’elles ont été mises en œuvre (Kuntz, Controverses autour de la transgénèse végétale : des visions du monde divergentes).

Démocratie technique : déclinaison « science et technologie » de la démocratie participative. À distinguer soigneusement de la démocratie locale (qui n’est pas incompatible avec la démocratie représentative).

La démocratie technique consiste à organiser l’implication d’une soi-disant « société civile » dans les choix de politiques scientifiques ainsi que dans les activités scientifiques et techniques. La société civile peut être représentée par des citoyens (cf. conférences de citoyens), mais dans les faits elle est prioritairement représentée par ceux qui s’autoproclament leurs représentants, c.à.d. principalement des associations/organisations critiques de la science, se définissant comme « parties prenantes » (voir ce terme) ou comme « lanceurs d’alerte ».

« Contrairement à une conviction largement répandue, il se pourrait que, tout compte fait, la science ne soit pas un bien public dont la production améliore la prospérité collective, mais un malheur public dont les effets néfastes doivent être contenus à tout prix. » (M. Callon)

Experts/profanes : par cette séparation il s’agit d’affirmer que certains – les experts – « prétendent » posséder un savoir supérieur (une compétence), et que l’expertise devrait s’étendre à l’ensemble des « citoyens ». Le but des forums et de la démocratie technique est donc de permettre aux différents avis de s’exprimer, puisqu’ils se valent tous (une compétence de plusieurs dizaines d’années d’un scientifique ne vaudra pas plus qu’une opinion d’un « citoyen »).

« … à l’heure où l’on évoque de plus en plus la notion de « démocratie technique », le traitement symétrique des savoirs experts et des savoirs profanes apparaît comme l’un des moyens de lui donner une forme concrète. » (Yannick Barthe)

Forums hybrides, conférences de citoyens, jury citoyen : outils de débat à vocation de « public engagement in science ». Leur niveau de civilité varie selon les pays. Dans de nombreux modèles, ils constituent un véritable procès de la science.

Pour Corinne Lepage (écologiste politique, avocate spécialisée dans l’environnement), « il est essentiel pour les décideurs d’avoir accès à une expertise impartiale et d’envisager tous les arguments sur tous leurs angles. Des procédures d’enquêtes approfondies devraient être systématiquement organisées pour récolter tous les avis, comme dans une salle d’audience. »

Cependant, « comme la querelle sur les OGM l’a montré, les scientifiques ne seront jamais en mesure de gagner lors de débats de type « salle d’audience » d’une cour de justice : manifestement, si toutes les « constructions sociales » de la science sont égales, certaines le sont plus que d’autres » (Kuntz, le postmodernisme contre la science, Revue Commentaire automne 2014).

Midstream Technological Assessment/Modulation : le concept par lequel les STS prétendent procéder à l’évaluation des technologies innovantes au sein même des laboratoires, le plus en amont possible. Il ne s’agit pas ici de faire en sorte que cette évaluation soit réalisée par des organes officiels (comme la CNIL ou le Comité scientifique du Haut Conseil des Biotechnologies), mais qu’elle soit opérée par des sociologues/anthropologues « de terrain ». Cela permet aux STS de se positionner « au-dessus » des chercheurs en termes de valeurs morales et sociétales.

Parties prenantes ou Stakeholders : dans le cadre d’un débat ou d’une controverse « sociotechnique » l’ensemble de tous ceux qui se considèrent concernés. Les parties prenantes sont donc les chercheurs et les industriels, auxquels il convient d’ajouter le « public », mais comme celui-ci n’a généralement pas le temps, ni la motivation, ce sera ceux qui ont décidé de parler en son nom, c’est-à-dire des associations/organisations qui promeuvent le débat comme une fin en soi ou pour imposer une interdiction. Il est très rarement fait état des élus comme faisant partie des « parties prenantes », puisqu’il s’agit de supplanter la démocratie représentative.

Voir à ce sujet : Nathalie Berny, Le lobbying des ONG internationales d’environnement à Bruxelles

Sur le rôle des citoyens dans les choix scientifiques, voir cette pièce de Pierre-Benoit Joly et Arie Rip qui considèrent en 2007 que l’expérience de sociologie postmoderne appliquée, mise en œuvre à l’INRA de Colmar, est « highly productive », alors qu’elle s’est avérée 3 ans plus tard un fiasco complet.

Voir aussi une lettre de lecteur suite à l’article de Joly et Rip.

Technoscience : le mot a été inventé par un philosophe belge, Gilbert Hottois, pour signifier cet aspect de la recherche où les composantes scientifiques et techniques sont étroitement imbriquées. Il est devenu synonyme d’une sorte de machine « technoscientifique » emballée, sur laquelle plus personne n’aurait de maîtrise. Ce terme est donc souvent utilisé d’une manière critique à l’égard de la science et de la technologie, comme dans le titre de l’ouvrage de Bernadette Bensaude-Vincent « Les vertiges de la technoscience ». Souvent aussi, y compris chez Hottois, on retrouve la confusion entre « technologie » et « technocratie ».

Production de connaissances : cette expression a remplacé le mot « recherche » dans de nombreux contextes. La notion de « production » est ici d’origine marxiste, mais elle a pris une tournure économique « néo-libérale » (voir à ce sujet l’ouvrage de Gibbons et al. The new Production of knowledge). Dans la pensée postmoderne, le terme annonce la déconstruction de l’universalité de la science (appelé « Mode 1 ») ; pour les auteurs de cet ouvrage, le futur appartiendrait à un « Mode 2 » où la science deviendrait une activité locale prenant en compte les diversités culturelles.

Risque : notion qui provient du monde de l’assurance et qui a été portée dans le domaine des SHS principalement par l’ouvrage d’Ulrich Beck « La Société du Risque ». L’idée est que nous vivons dans une société qui n’arrête pas de subir les nombreux risques engendrés par la science et la technologie (amiante, vache folle, nucléaire, etc.). L’ouvrage de Beck traite principalement de risques industriels allemands, mais la généralisation a été faite vers l’ensemble des « crises » dont l’origine serait la science et la technologie.

Dans cette optique, le risque est toujours considéré en soi, indépendamment du bénéfice. Dans « Le principe Responsabilité » Hans Jonas prône ce qu’il appelle l’heuristique de la peur pour enseigner aux citoyens la crainte du risque.

Les SHS postmodernes se nourrissent de « risques » qui sont souvent politiquement construits par l’écologie politique – qui impose l’idée que « la planète » serait menacée et s’arroge le magistère moral de la sauver.

« L’écologie politique marque l’âge d’or des sciences sociales enfin délivrées du modernisme. » (Latour, Politiques de la nature, comment faire entrer les sciences en démocratie)

Pour finir de manière ludique :

QUIZ : combien de ces termes se trouvent dans ce projet de l’Institut Francilien Recherche Innovation Société (IFRIS) ?


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