Ukraine : la réalité derrière le combat des chefs

Le PM Harper accueille le Président ukrainien Petro Porochenko au Canada credits Stephen Harper (CC BY-NC-ND 2.0)

Le conflit ukrainien s’est transformé en combat des chefs, au détriment des populations.

Par Cécile Belliard.

Le PM Harper accueille le Président ukrainien Petro Porochenko au Canada credits Stephen Harper (CC BY-NC-ND 2.0)
Le PM Harper accueille le Président ukrainien Petro Porochenko au Canada credits Stephen Harper (CC BY-NC-ND 2.0)

La chancelière allemande Angela Merkel et le Président français François Hollande se sont réunis à Berlin ce lundi avec le président ukrainien Petro Porochenko afin de dresser le bilan des efforts faits pour la paix dans l’est de l’Ukraine. Ils ont souligné surtout la nécessité de respecter les accords de Minsk, et d’abord éviter toute violation du cessez-le-feu dans l’est de l’Ukraine. Pourtant, il apparaît que l’armée de Kiev s’est rendue responsable de plusieurs violations de ce même accord. À mesure que les deux camps s’enferment dans un jeu de blâme et de rhétorique victimaire, la situation se dégrade pour la population ukrainienne, totalement laissée pour compte, ou presque.

La rencontre a eu lieu le jour du 25e anniversaire de l’indépendance ukrainienne. Cette date symbolique faisait craindre un regain des violences – notamment du côté des ultranationalistes ayant pris le parti du régime de Porochenko. Finalement il n’en fut rien. Les accords de paix de Minsk 2 avaient permis d’instaurer une trêve plus ou moins respectée dans un conflit qui en 16 mois a tué 6 800 personnes. Mais le conflit dormant a fait 1 500 victimes supplémentaires depuis la signature de ce cessez-le-feu. Six mois plus tard, le conflit ukrainien perdure sur plusieurs fronts. Pire encore, on assiste à un regain progressif de violences. Kiev et les États-Unis ont mis en cause la Russie, accusée de soutenir militairement les rebelles et d’avoir déployé ses troupes en Ukraine. Moscou, qui rejette toute implication militaire, a pour sa part accusé les Ukrainiens de préparer une offensive contre les séparatistes.

Selon Kiev, la situation au Donbass est tendue à cause des insurgés : dans la nuit du 10 août, ils ont effectué une offensive près de la ville de Starognativka, située à mi-chemin entre le bastion des insurgés de Donetsk et le port de Marioupol, dernière grande ville dans la zone du conflit sous contrôle des autorités ukrainiennes. Pourtant, dimanche 9 août, l’armée ukrainienne avait intensifié ses bombardements massifs et meurtriers sur Gorlovka (un mort, nombreux dégâts de zones habitées et sur l’infrastructure économique), Yasinovataya (avec des dégâts sur les zones habitées) et Telmanovo (une femme tuée). Difficile d’y voir clair parmi toutes ces informations contradictoires, mais ce qui en ressort est qu’aucune partie n’est aussi angélique qu’elle ne le prétend. Et cette réalité semble peiner à faire surface dans le camp occidental, notamment dans la façon dont la sphère occidentale – et plus particulièrement l’UE – appréhende le conflit.

Le format Normandie, c’est-à-dire les trois dirigeants (Ukraine, Allemagne, France) plus le Président Russe Vladimir Poutine, a été retenu pour les négociations à venir pour sortir de la crise. Pourtant, cette formation est loin d’être idéale pour avancer sur ce terrain difficile, tant elle tend à sous représenter les intérêts russes, et totalement ignorer les intérêts régionaux ukrainiens, notamment incarnés par les oligarques. Le mépris affiché à l’égard de la Russie, et les tentatives répétées d’isolation sont un des facteurs clés qui ont mené à cette crise, et les attiser semble être une stratégie bien mal avisée.

L’entêtement européen à croire systématiquement tout ce que lui rapporte le régime de Kiev sur le conflit du Donbass l’empêche de prendre la pleine mesure de la situation. De fait, le conflit ukrainien s’est transformé en combat des chefs. Cette guerre des puissants passe totalement à côté des désirs – et pire, des besoins – de la population locale. Les Ukrainiens, las des menaces et de la propagande mise en place par les deux camps, souhaitent avant tout un retour à la paix, une reprise de l’économie et de la vie normale.

Pendant que les différents camps roulent des mécaniques et manigancent, la population est abandonnée à un sort peu enviable, d’autant que l’hiver approche dangereusement, avec son lot d’affres et de complications. Plusieurs organisations sont sur le terrain, et tentent de subvenir aux besoins d’une population exténuée. En interdisant en mai dernier les ONG occidentales sur le territoire russe le chef du Kremlin a en effet provoqué, plus ou moins directement, la fuite des organisations humanitaires hors du théâtre des opérations, là où elles sont justement le plus indispensables. Dans le Donbass, l’adoption de cette loi a en effet incité Alexandre Zakhartchenko, dirigeant de la République autoproclamée de Donetsk, à interdire lui aussi ces mêmes ONG, « financées par les pays qui soutiennent la politique nationaliste ukrainienne et aident Kiev à mener des opérations politiques, économiques, médiatiques et autres dans les régions (…) occupées par les militaires ukrainiens ».

Face au rejet éminemment problématique de l’aide humanitaire internationale, des structures locales tentent de prendre le relais. Elles n’auront pas la tâche facile. Selon Jean-Noël Wetterwald, à la tête de la haute commission des Nations unies pour les réfugiés en Ukraine, le nombre de personnes forcées de quitter leur foyer a explosé dans le pays en 2015 pour atteindre les 60 millions. L’ONG Foundations for Freedom (F4F) veille à favoriser le dialogue dans le cadre de conférences et de séminaires, mais aussi sur le terrain, et ce dans le but de rendre « le pardon, la réconciliation et la collaboration possibles ». Restoring Donbass a ouvert un centre d’accueil des migrants ayant vocation à leur prodiguer des conseils, une assistance légale, etc. Au-delà de son aide immédiate sur le terrain, le projet a pour objectif de promouvoir le dialogue et la paix et, surtout, la nécessaire reconstruction de la région, à feu et à sang. Or c’est de dialogue et de compréhension, précisément, dont a plus que tout besoin l’Ukraine en ce moment. Un dialogue et une compréhension que l’Union européenne est encore loin d’apporter aujourd’hui.

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