Suicide : la condamnation morale persistante

[ C ] Lucas Cranach - Suicide of Lucrezia (1529) - Detail credits Playing Futures: Applied Nomadology (CC BY 2.0)

Peut-on concevoir chose plus liberticide que la condamnation du suicide ?

Par Xavier Mignot.

De jure, bien sûr, le suicide fut dépénalisé il y a plus de deux siècles : bien loin est le temps où l’on pendait les cadavres des suicidés en place publique avant de confisquer tout leur patrimoine. Puisque notre code pénal ne le réprime plus, le suicide est un droit. Mais un droit d’une espèce bien étrange – un droit dont on nous empêche l’exercice par tous les moyens.

Un très récent fait divers jette une lumière tristement pittoresque sur l’insupportable immixtion étatique dans cette matière où la liberté seule devrait prévaloir. Il y a quelques jours, un jeune SDF bulgare a voulu se noyer dans la Saône à Lyon. La police l’a repêché. Quelques heures plus tard, il se jette dans le Rhône. De nouveau, il est ramené malgré lui à la terre ferme.

On ne peut qu’être interpellé par l’acharnement des autorités à « sauver » un homme dont le dessein suicidaire, réitéré le jour même dans la foulée de son premier échec, ne trahit pourtant pas un velléitaire. En vain arguera-t-on donc que les tentatives de suicide ne sont jamais que des appels à l’aide, sans véritable désir de mourir.

L’ironie tragique de cette histoire ne doit pas occulter la terrible banalité de ces entraves policières. Mais sur quel fondement juridique ces interventions s’appuient-elles ? La police administrative a pour mission de préserver l’ordre public, dont les composantes traditionnelles sont la sûreté, la tranquillité et la salubrité publiques. Le suicide d’un individu n’en menace évidemment aucune.

Serait-ce une atteinte à la sempiternelle « dignité humaine » ? Mais comment croire que la misère et la déréliction d’un homme soient toujours plus dignes que la mort ? Inutile de chercher une justification rationnelle : cette ingérence policière porte le sceau de la morale chrétienne, dont la France – comme d’autres pays – sembler peiner encore à rejeter l’influence séculaire.

Notre législation elle-même conserve les traces de cet antique anathème, en punissant la « provocation au suicide », si elle est suivie d’effet, de 3 ans d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende (article 223-13 du Code pénal). Là se trouve impudiquement exprimé un opprobre inadmissible dans un État laïc comme la France qui, de surcroît, s’est récemment distingué par son profond attachement à la liberté individuelle. Et peut-on concevoir chose plus liberticide que la condamnation du suicide, cet acte si absolument privé et solipsiste, dont l’auteur et l’objet ne font qu’un ?

Parce qu’il est abdication irréversible, le suicide, en lui-même, n’est pas bien judicieux. Mais le suicide comme projection intellectuelle – comme un possible non encore actualisé – a quelque chose de lénifiant. Songeons à ce mot d’Emil Cioran : « Ce qui m’a sauvé la vie, c’est l’idée de suicide. Sans l’idée de suicide, je me serais sûrement tué. » Car le degré ultime et effroyable de l’infortune et de l’impuissance, c’est l’idée de ne pas même pouvoir échapper à sa propre impuissance. C’est à cette condition-là que l’interventionnisme policier voudrait acculer les plus misérables.

Aussi est-il regrettable que le débat sur l’euthanasie et le suicide assisté éclipse tant la question du suicide simple, dont la crypto-prohibition se poursuit sans aucune contestation. Elle serait pourtant des plus légitimes. Aux termes mêmes de la Déclaration de 1789, « tout ce qui n’est pas défendu par la Loi ne peut être empêché » (art. 5). En fait de suicide, ce droit est ouvertement violé. Et « toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée […] n’a point de Constitution » (art. 16).