70ème anniversaire du bombardement d’Hiroshima et Nagasaki : bilan sanitaire

Atomic bomb dome-Hiroshima credits Neepster via Flickr ((CC BY-SA 2.0)

Quel bilan sanitaire après les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki ?

Par Jean-Claude Artus.

Atomic bomb dome-Hiroshima credits Neepster via Flickr ((CC BY-SA 2.0)
Atomic bomb dome-Hiroshima credits Neepster via Flickr ((CC BY-SA 2.0)

Avertissement : l’objectif de ce document n’est surtout pas une quelconque prise de position sur l’utilisation des armes, alors appelées atomiques… les historiens sont là pour analyser, justifier, critiquer les raisons qui ont amené les « politiques » à prendre de telles décisions dans le contexte de guerre. Dans la mission de leurs compétences les scientifiques n’ont pas à juger mais à informer, prévenir et, éventuellement, à déduire…

Le bilan sanitaire après les bombardements du 6 août 1945 sur Hiroshima et du 9 août sur Nagasaki doit être resitué dans son contexte de pays en guerre. Les chiffres, forcément imprécis (ordre de grandeur) retenus sont que la population des deux villes réunies était probablement comprise entre 500 et 550 000 personnes ; population avec une forte prédominance d’enfants, de femmes, de « vieillards ». Le nombre de décès, un an après, a été estimé à 200 000 personnes. Ce qui ne veut pas dire que d’autres ne décédèrent pas dans les 2 à 3 ans qui suivirent, des séquelles des effets de ces bombardements, comme ailleurs, pour des bombardements non-atomiques, dans les pays en guerre…

Globalement on estime que 50% de ces décès étaient dus à l’effet de souffle, 35% aux brûlures dues à la température de plusieurs millions de degrés C° et 15% à l’exposition aux radiations ionisantes pour ceux qui, de par leur éloignement ou des protections (murs, bâtiments), avaient échappé au souffle et à l’importante chaleur. La communauté des radiobiologistes et radiopathologistes de l’époque avait déjà connaissance des effets pathologiques des rayonnements ionisants de la radioactivité (et des RX). On distinguait déjà les effets précoces, obligatoires (appelés déterministes) des expositions à de fortes doses, des effets plus tardifs, dits aléatoires (ou non-déterministes) qui pouvaient apparaître 2 à 3 ans après ces expositions mais aussi une, voire deux décennies après. Ces constatations furent faites lors d’expositions à caractère médical (radiologie, radiothérapie) mises en œuvre dès le début du XXème siècle. Ces effets précoces, obligatoires au-dessus d’un seuil de dose des rayonnements étaient assez comparables à des brûlures thermiques graves, rapidement accompagnées d’hémorragies, d’infections qui conduisaient à la mort en quelques semaines. De ces effets, certaines personnes pouvaient survivre avec des séquelles comparables à celles de « grands brûlés ».

Il fallut plus de recul pour s’apercevoir que des personnes exposées (notamment les radiologues) et qui n’avaient même pas manifesté d’effets précoces exprimaient plus « facilement » des cancers, notamment sanguins (leucémies). Dans les laboratoires, certains radiobiologistes tiraient la sonnette d’alarme : l’exposition des mouches drosophiles (mouches du vinaigre) conduisait, lors de leur reproduction, à de multiples et importantes anomalies congénitales qui pouvaient faire craindre le pire pour les mammifères (même si jusque là on n’en avait pas la preuve).

C’est dans ce contexte de suspicions des risques tardifs, cancers, effets congénitaux et de fin de guerre que les scientifiques, notamment américains, envisagèrent une étude épidémiologique sur des survivants des deux bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, la LSS (Live Span Study). Elle a consisté au suivi sanitaire, jusqu’à leur décès, de plus de 70 000 personnes, ce qui, historiquement, devait être la plus importante enquête épidémiologique jamais réalisée ! Comme on le comprend cette population était surtout constituée de sujets jeunes. Globalement les objectifs de cette étude étaient d’observer si parmi cette population il existait un excès de cancers ou d’anomalies congénitales chez les enfants à naître de parents irradiés. Pour chacune des personnes suivies une estimation de la dose reçue lors des bombardements a été réalisée. Ce travail considérable mobilisa pas moins de 500 personnes qui pendant plusieurs années travaillèrent à ces calculs de doses. Le suivi médical nominatif de ces 70 000 patients, pour chacun desquels les doses reçues lors de ces bombardements a été estimée, a permis des milliers de publications scientifiques de qualité.

nagasaki by--(CC BY-NC-ND 2.0)
nagasaki by night by–(CC BY-NC-ND 2.0)

Cinquante ans après cette exposition, la synthèse obtenue de ces renseignements reste encore, à ce jour, une des références épidémiologiques des plus sérieuses sur la relation dose reçue/apparition de cancers. En 2005, une synthèse de ces communications scientifiques de qualité a été publiée par l’UNSCEAR (United National Scientific Comittee on the Effets of Atomic Radiation) et donnait les résultats suivants :

– Un excès de 421 cancers (et leucémies) sur les survivants ayant reçu des doses importantes : excès de 4,4% de cancers et de 35% de leucémies considérés comme radio-induits. Cette dose-seuil était « assez faible », en fonction de l’importance du débit de dose extraordinairement élevé. Pour les débits de doses accidentels cette dose-seuil est environ 3 fois plus grande. Trois décennies après, ce bilan a pu augmenter, mais de très peu. Les spécialistes estiment qu’à l’extinction de cette cohorte, cet excès ne devrait pas dépasser 1800 cas (sûrement moins). Valeur relativement faible si l’on considère à ce jour qu’en raison, notamment, de l’augmentation de l’espérance de vie, l’incidence (le risque) de cancers dans une population non exposée est de plus de 40% (50% pour les hommes et 35% pour les femmes). Pour la cohorte, non exposée, selon ces valeurs, le nombre de cancers aurait été de (70 000 x 40%) 28 000 cas.

– Sur les 1 100 femmes enceintes lors de l’explosion, a été constatée une indéniable augmentation de microcéphalies et de retard mentaux, soit une trentaine, ce qui est anormal car nettement au-dessus des valeurs habituelles

– Par contre sur plus de 22 000 grossesses de parents exposés et qui ont procréé ensuite, pas d’excès d’anomalies congénitales ; sur plus de 10 000 naissances de la 2ème génération on ne trouve pas d’excès d’anomalie congénitale, contrairement à l’image populaire que l’on entretient. Ces résultats ont toujours été confirmés dans d’autres circonstances d’expositions médicales ou professionnelles.

À elles seules ces données n’ont pas la prétention de résumer la catastrophe de cet important épisode de guerre mais à ramener à plus de décence certains propos apocalyptiques sur les effets des radiations. Si d’apocalypse il faut parler dans la circonstance c’est bien celle de la guerre et de la bêtise humaine qui l’a induite. Pour réflexion on pourrait mettre en exergue l’une des boutades d’Einstein qu’il a peut être prononcée à cette époque : « Deux choses sont infinies : l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers je n’en ai pas encore la certitude absolue !».

NB : ces informations ne sont pas confidentielles et difficiles à trouver à condition de bien vouloir distinguer, pour se renseigner, les sources de la communauté scientifique de celles qui privilégient la conviction, l’idéologie, à la connaissance…