Turquie : le retour des Empires

Turkish_troops- wikipedia-Domaine public

Ne sacrifier ni notre sécurité, ni les droits de l’homme : cela commence à ressembler à un dilemme.

Par Guy Sorman

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La campagne militaire que vient d’engager en Syrie l’armée turque, contre les islamistes (État islamique) et contre la guérilla kurde (PKK), peut être, comme tout événement, soit décrit soit interprété. Cette interprétation peut être immédiate – située par exemple dans le contexte électoral turc où le parti kurde affaiblit le gouvernement – ou peut être replacée dans une histoire longue : ainsi passe-t-on du journalisme à l’histoire, puis de l’histoire à l’Histoire. Ces exercices sont périlleux, car ils ne seront vérifiés que par le temps : plus l’auteur échafaude des hypothèses comme on reconstituerait un puzzle, plus il risque de tomber de haut. Mais à ne pas interpréter, malgré les périls que cet exercice implique, on risque de ne rien voir, de ne rien comprendre, de confondre l’anecdote et l’essentiel. Ainsi, revenons-en à la Turquie, il me paraît que cette campagne militaire s’inscrit dans une vaste fresque, celle de la reconstitution des Empires.

L’Histoire a connu l’âge des Empires, jusqu’en 1914, puis celui des nations, consacré par la Charte de l’ONU en 1945 qui établit une égalité théorique entre toutes. Lui succéda la Guerre froide où l’affrontement entre les idéologies parut transcender les découpages géographiques. Après 1990, l’éclatement du monde soviétique, l’irruption de la société civile, des organisations non gouvernementales avec le soutien technique d’internet, a laissé croire au remplacement des Empires, des États, des idéologies par des mouvements de citoyens.

Mais ces mouvements comme la société civile ne sont pas nécessairement pacifiques : les guérillas islamistes en sont une preuve. Al Qaida était impensable sans internet, elle en a d’ailleurs adopté le vocabulaire – le réseau – de même que l’État islamique entend restaurer le Califat en recrutant sur le web. Ces mouvements, issus de la base, apparaissent maintenant comme susceptibles de déstabiliser les États, en commençant par les plus faibles, la Syrie, le Mali, le Nigeria, la Somalie. À quoi s’ajoutent les attaques terroristes à l’intérieur des nations organisées, aux États-Unis, en Europe, en Chine.

La sympathie que l’on pouvait éprouver dans la démocratie pour la montée en puissance de la société civile fait place progressivement à une autre priorité, celle de la sécurité. Voyez comment toutes les démocraties renforcent actuellement les lois sécuritaires et les dispositifs de surveillance des communications.

À l’exception peut-être des États-Unis et de la Chine, la mondialisation aidant, ou nuisant, les États nationaux s’avèrent trop petits ou trop faibles pour assurer leur sécurité. Il devient impératif de constituer des blocs, c’est-à-dire des Empires, pour sauvegarder ou restaurer la paix : la paix des puissants, bien entendu, au prix, parfois, de la répression des minorités, des protestataires, des prophètes, des dissidents, voire des simples opposants. C’est ainsi que la Turquie a, de fait,  réintégré l’OTAN, cet Empire d’Occident, s’alliant de nouveau aux Américains et aux Européens, contre les mouvements islamistes.

En parallèle, on voit se constituer une OTAN, arabe et sunnite autour de l’Arabie Saoudite et de l’Égypte, pour contenir un autre Empire, l’Empire chiite dont l’Iran est de tout temps le centre. En Asie, face à l’Empire chinois, se constitue un Empire anti-chinois, vaste arc des civilisations qui va du Japon à l’Inde en passant par les Philippines et le Vietnam. En Afrique, il est envisageable que se constituera quelque Empire sécuritaire, dont le Kenya, l’Éthiopie ou le Nigeria pourraient être le cœur, et l’Afrique du Sud pour l’autre moitié du continent.

Ces Empires ne sont pas destinés à s’affronter : on envisagera plutôt qu’ils se neutraliseront les uns les autres, par exemple l’Iran et le nouvel Empire sunnite et qu’ils rétabliront la sécurité dans les zones intermédiaires, comme la Syrie et l’Irak, quitte à se partager les territoires d’influence. On peut concevoir des scénarios comparables en Asie, entre la Chine et le Japon, et en Afrique. L’Empire russe restera contenu par l’OTAN avec qui, tôt ou tard, il devra trouver un accord de stabilisation des zones intermédiaires. Ceci n’est pas sans rappeler le Concert des nations qui, en 1815, naquit du Congrès de Vienne. Les puissants de cette époque, Britanniques, Russes, Autrichiens, Français, Prussiens, s’entendirent pour faire régner la paix et le commerce mondial, avec succès. Cette paix de Vienne dura un siècle et permit une croissance économique globale. En contrepartie, des nations furent bâillonnées, voire colonisées.

Nous sommes en ce moment confrontés aux mêmes contradictions. Sécurité pour le plus grand nombre ou liberté pour tous ? Le gouvernement américain a choisi : il soutient les Turcs contre les islamistes, et il abandonne les Kurdes. Le gouvernement chinois devient chaque jour plus intolérant envers les militants démocratiques, mais qui soutient les droits de l’homme en Chine ? La priorité en Occident est la sécurité en Asie, pas la libération de Liu Xiaobo. Ceci représente un défi majeur pour les libéraux : ils voudraient ne sacrifier ni notre sécurité, ni les droits de l’homme. Mais à l’âge des Empires renaissants, l’alliance des deux commence à ressembler à un dilemme.

Notre analyse est-elle fondée ? Claude Lévi-Strauss, qui domina l’anthropologie au vingtième siècle, déclarait que « pour voir le monde, il faut des lunettes. Sans lunettes, on ne voit rien, mais gardons à l’esprit qu’aucune lunette n’est parfaite, que toutes déforment. » Il me semble que l’objet de cette rubrique de réflexion est de proposer des lunettes aux lecteurs. Libre à eux de les adopter, d’en choisir ou d’en proposer d’autres. Renoncer aux lunettes n’est pas une alternative.


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