Le biais de méfiance

somebody's intern credits dickuhne via Flickr ( (CC BY 2.0)

L’être humain éprouve durant sa vie un sentiment de suspicion à l’égard de ses semblables.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

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Le désir de conformité est une force puissante dès lors que la confiance a été établie, cependant, la méfiance en est une plus grande encore. L’être humain éprouve sa vie durant un sentiment de suspicion à l’égard de ses semblables, du fait qu’il n’est pas naturellement une créature sociale. Par nature, nous préférerons l’opinion qui nous est personnelle à l’avis d’autrui. Il faut beaucoup de temps et de persévérance pour intégrer une vérité proposée par une tierce partie, alors qu’une découverte intime sera bien plus commode à l’acceptation, en comparaison.

Dans tous domaines, nous privilégions ce qui nous est propre, que ce soit idéaux, relations, comme propriétés. Ce peut-être à raison car, après tout, il est parfaitement possible que nos opinions quant aux choses soient justifiées, cependant, nous refusons aussi très aisément la légitimité des autres lorsqu’ils sont dans le vrai, dès lors que nous ne le sommes plus. Le fait de perdre en crédibilité ou en légitimité, implique un impact inévitable sur notre amour-propre ou sur autrui.

Aussi, pour éviter d’endommager cette valeur si fragile, nous préférons encore l’échec et repoussons l’idée de contradiction et même lorsque l’on s’imagine compréhensif à son égard, ce n’est que dans un cadre strictement contrôlé. La vulnérabilité de la confiance nous décourage à accepter les démonstrations, tandis que notre amour-propre conduit à contester nos torts. Si nous l’admettons, après un temps d’adaptation, c’est que la réalité même nous y contraint : prospérité et obstination dans l’échec ne font pas bon ménage. Alors que les résultats expérimentaux n’ont aucun égard pour nos sentiments délicats.

Toutefois, le fait qu’il puisse être profitable de donner du crédit n’implique pas qu’il en devienne plus confortable pour autant, ce pourquoi l’idée d’une découverte majeure comme résultant obligatoirement d’un débat contradictoire est souvent inexacte : l’intellectuel préfère la critique posthume. Son excellence dépend dès lors de son attachement plus ou moins marqué envers les idées qu’il professe et de l’aptitude à l’autocritique dont il est capable. L’évolution de nos connaissances émerge le plus souvent de gens qui, dans l’isolement, ont fait la part des choses entre ce qu’ils estimaient vrai et ce à quoi ils purent apporter une démonstration recevable.

En polémique il peut se faire des vaincus or, aucun intellectuel n’affectionne à s’effondrer dans son propre domaine d’expertise, de peur d’y perdre toute crédibilité. En cas d’erreur, l’Homme d’esprit sait qu’il risque la confiance de ses semblables, prompts à la méfiance s’il se fourvoie, le condamnant à perdre sa place dans la société. Au même titre que l’artiste, son cheminement intellectuel relève d’une vision, qui ne prendra tout son sens que lorsqu’elle sera complétée. En conséquence, au-delà du risque c’est la crainte d’une potentielle contamination qui motive pour beaucoup le choix d’un isolement.

Un individu humain est marqué sa vie entière par le soupçon, dans tous domaines, mais le plus souvent lorsque son semblable est impliqué. En complète opposition du biais de conformité, la méfiance peut conduire un citoyen à rejeter les règles de vie en société, du fait qu’il considère qu’elles sont préjudiciables à sa propre prospérité. La vie communautaire n’est pour lui qu’un moyen à son enrichissement personnel, auquel il fournit le nécessaire en échange, sans plus s’impliquer. Un état d’esprit utile, lorsque vient le moment de lutter contre une tyrannie, puisque le comportement égocentrique conduit plus aisément sur le chemin de la rébellion.

Cependant, ce serait ignorer la nature du pouvoir que d’imaginer l’autorité incapable de s’en servir à son avantage pour autant. En effet, si l’on prend pour exemple le cas de la théorie du suprématisme racial, l’acceptation populaire d’un tel « concept » conduit à exacerber la méfiance, alors même que son application nécessite un certain absolutisme. Notre suspicion naturelle va alors se transformer en une autre forme de fanatisme, que l’on appelle improprement à notre époque la « xénophobie1 ».

Celui dont on se méfie fait toujours un meilleur coupable que celui en qui on a confiance. Il est d’autant plus aisé, dans ces conditions, de déterminer toute une liste de responsabilités pour ceux que l’on souhaite chasser de son voisinage2. En disparaissant, ils emportent des griefs qui autrement seraient retombés sur les épaules du pouvoir, tout comme l’eau absorbe la chaleur d’un objet en s’évaporant.

René Le Honzec
René Le Honzec

Une gêne mineure, comme le port d’un vêtement outrageant ou une tradition culinaire dégoûtante, se fait alors primordial. La population estime ce type d’habitude comme une atteinte directe à la confiance mutuelle et, par voie de conséquence, à l’ordre social. Toutes les petites infractions vont s’accumuler et deviendront autant d’exemples du bienfondé de l’accusation. Pire encore, si l’hostilité est encouragée aveuglément ou au contraire réprimée stupidement3 par le pouvoir, tous les crimes de la dite communauté s’accumuleront les uns aux autres comme s’ils formaient un tout commis par une même personne sociale, qu’il conviendrait alors d’éradiquer pour rétablir le fonctionnement normal de la société.

La ségrégation, en Amérique du Nord, est moins le résultat de l’esclavagisme des États du Sud qu’un produit de la guerre de sécession elle-même. L’hostilité face au peuple noir, considéré indirectement responsable d’un conflit meurtrier, a déporté petit à petit le racialisme du Sud vers le Nord, généralisant cette rupture à toute une société, y compris en des lieux où elle n’existait pourtant pas auparavant.

L’humiliation de la défaite et l’impression de spoliation due à l’émancipation des esclaves, considérés comme des propriétés privées, a cristallisé le pays en trois fragments : le peuple noir, les abolitionnistes et les ségrégationnistes. La xénophobie est facile à générer et difficile à vaincre après coup, puisque les crimes commis nourrissent le ressentiment de toutes les parties, qui auront tôt fait de réclamer vengeance. La guerre civile laisse toujours une lourde empreinte sur la confiance : ceux qui s’entretuaient hier ne vont pas déjeuner ensemble le lendemain ou marier leurs enfants. Ils ne se détestent pas, mais ne se considèrent plus comme faisant partie d’une même cité.

À la sortie de la première guerre mondiale, les vétérans des diverses armées n’avaient rien les uns contre les autres. Ce fut pourtant très facile aux idéologies basées sur la division de faire accepter que le soldat adverse soit réellement cet ennemi tant redouté. Il fut aisé pour le communiste, en Allemagne, de désigner le bourgeois comme étant dans l’attitude du français et en France, comme étant typique de l’allemand. Plus simple encore pour le nationaliste de raviver la flamme de la guerre, en déterminant son pays comme le seul digne de régner sur le monde, tant les « autres » se montrèrent abominables dans leurs exactions.

Le racialiste n’eut qu’à désigner un coupable, expliquant en quoi telle ethnie est à l’origine des conflits, puisque profiteuse des désastres qui en découlent. Il n’est pas difficile de focaliser la méfiance sur un groupe, tant la désignation d’un ennemi commun endossant toute la responsabilité est utile pour établir de bonnes relations, sans quoi la faute serait autrement retombée sur l’autorité.

Sur cette méfiance « horizontale » s’en joint une plus « verticale » : l’être humain est tout aussi prompt à se méfier du détenteur d’une charge, du fait qu’il dispose d’un important empire sur lui. Aussi, il suffit du moindre coup de vent pour que le plus léger doute se transforme en hostilité. La responsabilité en question n’a pas besoin d’être obligatoirement liée à la force politique : une assise intellectuelle, le fait d’être un employeur, tout ce qui offre une emprise, est perçu comme un risque.

La moindre situation d’inconfort, même temporaire, est assimilable à de « l’oppression » et peut mener à une réaction violente. Pour toutes ces diverses raisons, il est très aisé à un agitateur de miser sur cette crainte latente, afin de retourner une population contre toutes les figures d’autorité qu’il lui sied de désigner. Une caractéristique si souple à l’usage qu’il est aujourd’hui, et ce dans tous les pays du monde, interdit de s’adresser publiquement à une foule sans surveillance policière.

  1.  « Improprement », car le mot peut s’appliquer à une chose qui n’est en rien « étrangère », mais se voit pourtant assimilée à un objet de méfiance, par l’usage ou l’idée en vogue. Le peuple juif n’était pas inconnu de la société allemande, ce qui n’empêcha en rien le régime Nazi de le considérer comme un corps étranger.
  2. C’est un trait naturel de notre personnalité : imaginons que l’on subisse une agression violente et que, quelques jours plus tard, l’on se trouve présenté à un nouveau collègue au physique semblable à notre agresseur. Notre attitude à son égard sera motivée par une méfiance d’autant plus forte que la ressemblance physique est motrice d’amalgame.
  3.  La progression de la méfiance se fait d’autant plus rapide dans une population ayant l’impression abstraite d’une administration magnanime envers une communauté particulière, ouvrant une voie royale à la mise en place concrète de la situation contraire.