La Grèce et le désarroi de la gauche populiste

Jean-Luc Mélenchon (Crédits ActuaLitté, licence Creative Commons)

La crise grecque a révélé une gauche radicale européenne désorientée.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Jean-Luc Mélenchon (Crédits ActuaLitté, licence Creative Commons)
Jean-Luc Mélenchon (Crédits ActuaLitté, licence Creative Commons)

Tel un boxeur sonné par des coups imprévus, la gauche populiste européenne – celle de Syriza, Podemos, et du parti de Mélenchon – est restée groggy après la capitulation de sa coqueluche, le Premier ministre grec Alexis Tsipras, lors du sommet de la zone euro les 12-13 juillet.

Rappelons les faits les plus marquants. À commencer par le soir du dimanche 5 juillet, quand cette gauche applaudissait la victoire du « non » au référendum convoqué par Tsipras. Un non soutenu par 61,5% des Grecs, qui suivant l’appel de leur Premier ministre, rejetèrent le programme de réformes proposé le 26 juin par les trois « institutions » (autrefois groupées sous le nom de « troïka ») représentant les créanciers de la Grèce : Commission européenne, Banque centrale européenne et Fonds monétaire international. Les illusions battaient alors leur plein chez les tenants de la gauche populiste de toute l’Europe, pour qui la victoire du « non » allait changer en faveur de Tsipras le rapport de forces au sein de la zone euro. Ils négligeaient ainsi un peu trop vite que le résultat du référendum n’engageait en rien les autres pays membres de cette zone.

Pourquoi, en effet, le vote des Grecs engagerait-il les contribuables finlandais, autrichiens ou allemands, qui ne sont pas prêts à maintenir la Grèce sous perfusion sans qu’Athènes accepte d’entreprendre les réformes qui rendraient l’économie grecque compétitive et le budget de l’État viable ? Pourquoi les Slovaques, les Lettons ou les Lituaniens, dont le PIB par tête ainsi que leurs retraites sont inférieurs à ceux de la Grèce, devraient-ils se serrer la ceinture pour aider à entretenir en Grèce une administration hypertrophiée connue pour son inefficacité et un système de pensions qui n’arrive pas à s’autofinancer ? Pourquoi les Irlandais, les Portugais ou les Espagnols devraient-ils soutenir la demande de Tsipras d’une réduction de la dette publique grecque, alors qu’ils sont arrivés à mettre en œuvre des réformes qui portent leurs fruits, tout en respectant leurs obligations financières ?

Pour révélateur d’un malaise qu’il eût été, le non exprimé par 61,5% des Grecs ne valait pas davantage – pas moins non plus d’ailleurs – que le refus manifesté par 85% des Allemands, lors d’un sondage mené le 1er juillet, à toute nouvelle concession à la Grèce. Un refus partagé même par 65% des partisans de Die Linke (La Gauche), le parti de la gauche radicale allemande, pourtant idéologiquement proche de Syriza.

Toutes ces considérations on ne peut plus logiques n’empêchèrent pas la gauche populiste européenne de parier que, fort de la victoire du non, Tsipras allait obtenir gain de cause à Bruxelles et à Francfort. En réalité, le contraire se produisit. Sitôt la victoire du non annoncée, Tsipras propose aux « institutions » un programme de réformes calqué à s’y méprendre sur celui que les Grecs venaient de rejeter par voie référendaire à sa propre demande. Rien que cette volte-face était de nature à laisser perplexes les partisans de la gauche radicale. Leur déception, cependant, allait vite atteindre de nouveaux sommets.

En effet, n’ignorant pas la détérioration des comptes publics et la chute de l’activité économique en Grèce au cours des dernières semaines, ses partenaires dans la zone euro se mirent à réclamer des réformes encore plus profondes et des mécanismes de vérification encore plus intrusifs. Si bien que, après 17 heures de tractations, Tsipras fut acculé à se plier aux nouvelles exigences de ses homologues en échange d’une promesse d’aide qui restait à discuter.

Devant pareille capitulation, la gauche populiste européenne n’arrive pas à trouver un angle de tir cohérent et efficace. Que faire ? Que dire ? Prétendre, comme le fait Tsipras, que ce fut pour « éviter un désastre au pays » que le gouvernement grec dut accepter les mesures qu’il avait jusque-là refusées ?

Pas convaincant comme argument. Car si pour « éviter un désastre au pays » Tsipras  a dû céder sur toute la ligne, pourquoi, alors, continuer à dénigrer le précédent gouvernement, celui d’Antónis Samarás, qui dans le but aussi d’éviter un désastre au pays, parvint tout de même à négocier avec les créanciers de la Grèce des conditions moins draconiennes que celles acceptées par l’actuel Premier Ministre ?

Ensuite, comment la gauche populiste européenne pourrait-elle soutenir un Alexis Tsipras qui, ne faisant plus le plein des voix de son parti au Parlement, fait passer les réformes, à la colère de l’aile gauche de Syriza, avec les voix des partis de l’opposition qu’il avait combattus ?

Difficile, en somme, pour la gauche radicale de défendre la position de Tsipras. Mais l’attaquer en arguant qu’il n’aurait pas dû signer l’accord du 13 juillet, comme ne se prive pas de le faire l’aile gauche de Syriza, ne résout pas non plus le problème de la gauche, et ce pour les raisons que voici : si Tsipras avait refusé cet accord, il aurait entraîné la Grèce vers la sortie de l’euro (le fameux Grexit) à plus ou moins brève échéance. Or le Grexit, qui par ailleurs est la solution privilégiée de longue date par bon nombre de populistes de tous bords, présente une double complication, et non des moindres, pour la gauche pure et dure.

Primo, les Grecs ne veulent pas en entendre parler ; 80% tiennent à rester dans la zone euro. Secundo, le Grexit est désormais la solution proposée par une des bêtes noires de la gauche radicale : le ministre allemand des Finances Wolfgang Schäuble.

Comment la gauche populiste pourrait-elle se rallier, sans perdre sa quintessence, à une solution, le Grexit, qui est à la fois rejetée par le peuple grec et soutenue par la bête noire allemande ?

La gauche populiste se trouve également sans stratégie cohérente à l’égard du FMI, institution vouée aux gémonies par cette même gauche. Rappelons que Tsipras avait accusé le FMI de « comportement criminel » et essayé de l’écarter du prochain plan de sauvetage de la Grèce. Or, le FMI vient de se prononcer en faveur d’un allègement substantiel de la dette grecque – ce qui est une des demandes fondamentales de Tsipras et de son parti. Où est la logique, dans ce cas, à continuer à tirer à boulets rouges sur la seule institution de la troïka ayant épousé cette revendication majeure de l’actuel gouvernement grec ? Ainsi donc, en plaidant, l’un pour le Grexit, l’autre pour l’allègement de la dette grecque, Wolfgang Schäuble et le FMI se sont appropriés deux chevaux de bataille de la gauche populiste.

Vous avez dit groggy ?