Crise grecque : le piège d’escalade

Les créanciers de la Grèce n’étaient-ils pas trop engagés pour faire machine arrière ?

Par Michel Ghazal.

Alexis Tsipras, Syriza - Joanna (CC BY 2.0)
Alexis Tsipras, Syriza – Joanna (CC BY 2.0)

Le monde a vécu ces dernières semaines au rythme de deux négociations majeures : la dette grecque et le nucléaire iranien.

Dans la première, la dramaturgie a été portée à son comble avec pour résultat attendu une alternative dont les deux termes étaient insatisfaisants : Grexit (néologisme anglo-saxon contractant Grèce et exit) ou pas Grexit. En effet, quelque aurait été l’issue, les intérêts des parties étaient de toutes les manières mis à mal. Économie paralysée, asphyxie bancaire et graves pénuries pour la Grèce et reconnaissance aux yeux du monde de l’existence de failles majeures dans la zone euro, et la négation même de la construction européenne, pour le reste des pays Européens.

Beaucoup a été dit sur cette crise : les acteurs, le contexte, les objets, les intérêts en jeu, les coalitions, les solutions pour en sortir, les stratégies et les tactiques déployées par les uns et les autres (et notamment ce coup de poker du référendum joué comme une dernière cartouche par Alexis Tsipras pour faire fléchir ses interlocuteurs-créanciers récalcitrants, entre autres, à l’idée que solidarité européenne est synonyme d’effacement de dettes). Pour ma part, je voudrais m’attarder sur un mécanisme qui me semble avoir joué un rôle déterminant dans la conduite de cette négociation : le piège d’escalade. Je l’avais déjà évoqué dans un précédent article et j’ai trouvé qu’il s’était particulièrement illustré dans la relation entre la Grèce et le reste des pays de la zone euro.

Pour rappel, la Grèce avait déjà bénéficié ces cinq dernières années de deux plans d’aide de l’Europe portant sur plusieurs dizaines de milliards d’euros. En contrepartie, ce pays devait entreprendre des réformes drastiques pour se moderniser et redresser son économie. Malheureusement, il n’en a rien été car, fin juillet, la Grèce allait se trouver dans l’incapacité d’honorer l’échéance de remboursement de ses prêts auprès du FMI et de la BCE avec pour conséquence d’être déclarée en faillite avec une sortie de la zone euro.

Sur les 19 pays composants cette zone, seuls trois pays, avec aux avant-postes le Président Hollande pour la France, ont défendu coûte que coûte le non au Grexit. Comment ont-ils réussi à rallier les autres à un troisième plan de sauvetage estimé au bas mot à 86 milliards d’euros ? Était-ce vraiment, comme cela a été largement claironné, la fameuse solidarité européenne vis-à-vis d’un pays qui avait trafiqué ses comptes ? Quand bien même ceci ait pu jouer un rôle, je pense pour ma part que tous les acteurs, y compris le front du oui au Grexit mené par les tenants du respect des règles, ont été victimes du mécanisme implacable du piège d’escalade.

De quoi s’agit-il ?

Il s’agit d’un processus de prise de décision qui pousse à persister dans une voie engagée dans l’espoir de compenser une perte déjà subie mais qui, dans les faits, l’accroît. C’est quand, par exemple, un investisseur hésite à vendre une action achetée en bourse tandis que cette dernière commence à dégringoler. Pour éviter la perte de valeur constatée, celui-ci décide de la conserver dans l’espoir de la voir remonter. Si, par malheur, l’action continue à baisser et que son détenteur n’avait pas préalablement fixé une limite en dessous de laquelle ne pas descendre, il va avoir de plus en plus de mal à s’en défaire, aggravant par là-même sa perte.

C’est le fameux processus « je me suis trop engagé pour faire machine arrière » qui me semble avoir joué ici à fond. Concrètement, si les Européens ne soutenaient pas encore une fois la Grèce en injectant encore plus de fonds et en repoussant les échéances de remboursement de leurs prêts obligataires, ils se seraient exposés à des pertes colossales. En effet, ce pays risquait alors de ne pas être en mesure de rembourser les prêts qui lui avaient déjà été consentis. Voilà à l’œuvre le piège dans lequel les créanciers se sont sentis enfermés et qui les a poussés à un engrenage dans l’engagement et un enfermement dans la décision de soutien antérieurement prise.

Or malheureusement, beaucoup s’accordent à dire que le nouveau plan de sauvetage ne fait que repousser l’échéance de la banqueroute de la Grèce et que celle-ci appellera très bientôt et à nouveau au secours. En effet pour eux, non seulement il n’a pas posé les fondations pour permettre à ce pays de renouer avec la croissance lui permettant de faire face à ses engagements, mais son premier ministre a déclaré ne pas croire à l’accord qu’il s’est vu imposer et que donc, il a peu de chance de se démener pour le mettre en application.

Persister dans l’engagement en risquant d’augmenter le coût ou arrêter les frais en acceptant une fois pour toute la perte, voici le dilemme dans lequel sont enfermés les décisionnaires Européens.

En conclusion

Rappelons-le, les choix politiques ne se fondent pas uniquement sur des intérêts financiers. Ils doivent prendre en compte les intérêts communs ainsi que des considérations géopolitiques plus larges notamment, dans ce cas précis, le risque de voir la Grèce passer sous influence russe ou chinoise. Mais, bien au-delà, ce qui à mon sens a beaucoup contribué à cette décision malgré le manque de conviction sur sa capacité à sauver la Grèce, c’est le souvenir de la crise de 2008 survenue suite à la faillite de Lehman Brothers et l’effet domino provoqué. En effet, comme l’ensemble du système bancaire repose sur la confiance, même si la partie défaillante ne représente qu’une infime partie de l’ensemble (0,3% du PIB mondial pour la Grèce), c’est la peur de l’incertitude et du coût non maîtrisable entraîné par le précédent d’une sortie éventuelle de la zone euro qui a motivé les décisionnaires Européens. Comme par ailleurs nous avons pu constater comment Angela Merkel, pourtant en faveur du sauvetage de la Grèce, a été caricaturée par certains médias, ces derniers ont aussi très certainement nourri l’espoir que la Grèce, pour pouvoir revenir à la drachme et la dévaluer à souhait pour relancer son économie, finirait d’elle-même par demander une sortie provisoire. Ainsi, personne ne serait accusé d’être le fossoyeur de l’Europe. Mais, à quel coût ?

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