Uberpop : la révolution en marche

Manifestation des taxis contre Uber à Londres (Crédits : David Holt, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Uber annonce une révolution économique comparable à la révolution industrielle

Par Guy Sorman.

Manifestation des taxis contre Uber à Londres (Crédits : David Holt, <a href="https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/" target="_blank">licence CC-BY-SA 2.0</a>), via <a href="https://www.flickr.com/photos/12982516@N02/" target="_blank">Flickr</a>.
Manifestation des taxis contre Uber à Londres (Crédits : David Holt, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Les agressions de chauffeurs de taxis parisiens, la semaine dernière, contre des chauffeurs indépendants de Uber et leurs clients, suivies de grèves qui ont paralysé la capitale française, confirment avec deux siècles d’écart, une observation d’Alexis de Tocqueville : « Les Français confrontés au changement font la révolution, pas de réformes ».

Des incidents comparables se sont produits aux États-Unis et dans plusieurs capitales européennes, mais c’est à Paris seulement que l’affrontement a pris une tournure violente à caractère révolutionnaire. La méthode des chauffeurs parisiens est évidemment condamnable, mais leur intuition anxieuse me paraît fondée : Uber annonce, comme Airbnb dans le domaine de l’hôtellerie, une métamorphose profonde de l’économie comparable à l’aube de la révolution industrielle, lorsque les artisans du textile en Grande-Bretagne, devinant que leur métier serait détruit par les nouvelles machines à tisser, se révoltèrent, bien inutilement : ces Luddites du Nottinghamshire, en 1811, furent décimés par la police et plus encore par l’innovation technique, tout comme les Canuts de Lyon en 1830, qui détruisaient les nouvelles machines à tisser. Les anti Uber d’aujourd’hui sont les Luddites anglais et Canuts français d’hier, à l’aube d’une mutation comparable. Mais ces deux révolutions industrielles, à deux siècles d’écart, sont fondées sur des principes inverses. La première transforma les artisans indépendants du textile en ouvriers de grandes manufactures capitalistes. Uber, Airbnb et les nouvelles applications qui adoptent le même mode d’exploitation, détruisent l’économie de manufactures et restaurent l’artisanat. Les chauffeurs de Uber sont des entrepreneurs indépendants qui choisissent de se relier ou non, au moment qui leur convient, à un réseau ouvert. Il en va de même pour les propriétaires qui choisissent ou non de louer temporairement leur logement à des visiteurs de passage : Airbnb permet de faire fructifier le capital dans les interstices où il restait dormant.

Comme toute révolution économique, l’Uberisation ne réussit que grâce à la conjonction de deux phénomènes : il existait une pénurie sur le marché que les « manufactures » ne comblaient pas, concomitante avec une percée technologique, en l’occurrence une nouvelle application sur le web : la conjonction permet de satisfaire la demande des consommateurs, à un meilleur prix avec une meilleure qualité. L’industrialisation du textile, grâce à de nouvelles machines, avait permis au monde entier de se vêtir convenablement. Dans un registre plus contemporain et moins dramatique, Uber naquit à Paris, en 2009, quand les fondateurs venus de San Francisco se trouvèrent incapables de trouver un taxi au sortir d’un salon technique intitulé Le Web… Airbnb naquit pareillement à San Francisco, après que des participants à un congrès (en 2008) ne parvinrent pas à trouver une chambre d’hôtel où se loger.

Cette révolution économique qui commence est aussi une révolution sociale : il devient plus facile de devenir entrepreneur que salarié, du moins dans le monde des services qui représente les deux tiers de l’emploi dans les pays développés. Mais on envisagera que cette révolution économique, technique, sociale affectera aussi, progressivement, la production industrielle : les machines à reproduire en Trois dimensions (3Ds Printers) permettent déjà à des entrepreneurs individuels de fabriquer chez eux des objets de plus en plus complexes.

La mutation, véritablement historique, à laquelle nous assistons confirme le mode opératoire bien connu des économistes que Joseph Schumpeter, en 1940, appela la « destruction créatrice » : le progrès passe par la destruction de l’ancien, ce qui fait aussi des victimes. Toutes ces victimes ne sont pas innocentes : pour nous en tenir aux taxis parisiens, leur quasi-totalité appartient à un monopole privé qui abusait de sa rente depuis un demi-siècle et ne faisait aucun effort pour améliorer son service. D’autres victimes méritent aide et compassion, parce que, à l’image des Canuts de Lyon, ils se trouvent submergés par une vague technique qu’ils ne pouvaient prévoir. C’est à ce seuil que l’État doit intervenir pour soutenir les chômeurs, aider à leur reconversion, les inciter à devenir auto-entrepreneurs à leur tour.

Ce n’est malheureusement pas la voie dans laquelle s’engagent les gouvernements européens : le Président français François Hollande, dans une déclaration maladroite, dont il a le secret, a déclaré qu’il fallait « interdire Uber, puis le rendre illégal ». Dans un État de droit, la séquence serait inverse : l’illégalité précède l’interdiction. Pire, la police française aux ordres du pouvoir a incarcéré deux dirigeants français d’Uber pour les « interroger » ! Sur quoi ? Du Poutinisme pur. En Californie aussi, sous la pression des syndicats, des magistrats considèrent que les contributeurs indépendants de Uber doivent être traités comme des employés, ce qui briserait le modèle économique de Uber. Autant de combats d’arrière-garde à caractère luddite. À terme, le « marché décide », c’est-à-dire les consommateurs, pas les juges, ni les gouvernements. Certains regretteront cette nouvelle avancée du libéralisme, ce nouveau recul de l’État, ce progrès matériel, la disparition d’un ancien monde : c’est leur droit, mais le recours à la violence n’est pas un droit et la révolution n’est jamais qu’une manifestation d’impuissance, ce que voulait dire Tocqueville.

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