Pourquoi Assange a tort de demander l’asile à la France

Julian Assange (Crédits New Media Days-Peter Erichsen, licence Creative Commons)

François Hollande refuse l’asile à Julian Assange. Mais pourquoi demander asile à la France ?

Julian Assange demande l’asile à la France, François Hollande le lui refuse. Des politiques de tous bords s’élèvent contre une décision hâtive qui servirait les intérêts américains et ce, alors qu’on découvrait il y a quelques jours à peine qu’ils nous espionnaient. Plus rares sont ceux qui estiment qu’il faudrait lui accorder l’asile au nom de la liberté et de la vérité, et même ceux-là ont tort : la liberté et la vérité, la France n’en veut pas.

Julian Assange lui-même a tort d’espérer de la France. La France n’est plus le pays des droits de l’homme, elle n’est pas un phare pour le monde moderne, elle n’est pas un modèle. Si critique vis-à-vis des Américains auxquels elle aimerait sans doute pouvoir être moins liée, la France reproduit – à l’intérieur et à l’international – les pires pratiques de l’Oncle Sam.

Sur le plan intérieur, la France instaure avec 10 bonnes années de « retard » la surveillance généralisée des citoyens. Les Américains ont eu leur 11 septembre, nous avons eu notre 11 janvier, qui tous deux ont débouché sur le piétinement des libertés individuelles. Nous raillons l’enseignement américain, où le Créationnisme est encore admis ; mais l’histoire ou l’économie telles qu’enseignées dans nos écoles sont au moins aussi risibles. Nous moquons le « fiscal cliff » qui menace régulièrement de paralyser l’État américain si un accord budgétaire n’est pas trouvé ; nos députés votent chaque année, en toute décontraction, des budgets déséquilibrés. Nous nous étonnons du nombre et de la durée des peines d’emprisonnement américaines, sans trop nous attarder sur nos prisons surpeuplées et insalubres qui nous valent régulièrement des condamnations pour atteinte aux Droits de l’Homme. Et nous oublions de nous inspirer des meilleures pratiques américaines, qui reviennent enfin sur leur « Guerre contre la Drogue » alors que notre gouvernement « progressiste » s’y refuse.

Sur le plan extérieur, la France mène elle aussi ses petites guerres, soutient ses petits alliés et fait tomber les anciens amis « devenus » dictateurs. Après s’être longtemps moqués des Américains, de leurs fallacieuses « armes de destruction massive », de leurs GIs qui apportent la démocratie et repartent avec du pétrole, les Français apprenaient récemment que l’intervention française en Libye n’avait pas été décidée suite à un appel de BHL au standard de l’Élysée, mais un peu plus tôt, alors que la DGSE structurait et entraînait les rebelles libyens en l’échange de juteux contrats pour les entreprises françaises. On raillait leur diplomatie économique qui fait débarquer en même temps tanks et bulldozers ; on découvre nos hommes politiques « apporteurs d’affaires » dans un cadre plus que douteux. On déplorait l’impact désastreux de leur géopolitique de barbouzes, où les dictateurs renversés sont remplacés par pire qu’eux ; on découvre (sans surprise) que les « rebelles » que nous armions hier doivent désormais être appelés « terroristes » et combattus. On dénonçait l’influence de leur complexe militaro-industriel alors que nos hommes politiques s’échinaient à vendre des Rafale. Le « rayonnement de la France » ne vaut pas mieux que l’impérialisme américain.

Julian Assange a donc tort de demander l’asile à la France, de voir en elle un potentiel contrepoids à une puissance américaine,  un autre « champion du monde libre » : la France ne vaut pas mieux que les États-Unis, et le monde libre ne l’est plus.

Comme les États-Unis, la France s’est écartée des principes qui la fondent. Parce que en France comme aux États-Unis, le pouvoir politique a été confisqué aux citoyens – à leurs dépens.

Les citoyens sont surveillés par leur gouvernement. Les gouvernements, eux, et les hommes politiques qui les composent, agissent dans une opacité et une impunité incompatibles avec une saine démocratie, et ne sont que trop rarement inquiétés lorsque sont découverts les scandales qu’un tel pouvoir génère immanquablement.

Le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument. – Lord Acton

Les citoyens sont censés être protégés de la violence par l’État et le gouvernement est censé en être le juge impartial. Et que voit-on ? En France, le gouvernement plie face à la colère des taxis, qui manifestent en agressant, brûlant, cassant. Aux États-Unis, le gouvernement renfloue les institutions qui saisissent illégalement des maisons achetées à crédit. Nos États outrepassent et vont à l’encontre de leurs missions, et c’est la liberté qui en pâtit. Les citoyens aussi, bien évidemment. Pour combien de temps encore ?

S’il faut attendre un changement, il ne viendra pas de notre classe politique. Au lieu de faire amende honorable, prendre ses responsabilités et accueillir à bras ouverts les lanceurs d’alerte qui ont le courage de dénoncer un état de fait, ils les poursuivent et les condamnent, ou refusent de les accueillir. Snowden avant Assange avait demandé asile à la France, qui le lui avait également refusé – et était allée jusqu’à inderdire à l’avion présidentiel bolivien de survoler le territoire français sur la simple rumeur de la présence de Snowden à bord.

S’il faut attendre un changement, il viendra des citoyens, il viendra de nous. Et dans ce cas, il faut cesser de l’attendre, et le faire advenir.

Le temps joue contre nous, alors que s’étend une surveillance qui ne présage rien de bon. Combien de temps encore avant que certaines opinions soient interdites ? C’est déjà fait. Avant que des groupements politiques, aussi douteux soient-ils, soient dissous de force ? Déjà fait aussi. Avant que nous ne comprenions que nous sommes in fine les seuls garants de notre liberté, et les seuls responsables ? L’avenir le dira.