Prohibition des armes à feu : la fausse piste

walter P22 armes credits Anas Ahmad (licence creative commons)

Jusqu’à ce qu’on nous démontre le contraire, focaliser le débat sur la législation des armes à feu après la fusillade de Charleston revient à regarder dans la mauvaise direction.

Par Guillaume Nicoulaud.

walter P22 armes credits Anas Ahmad (licence creative commons)
walter P22 armes credits Anas Ahmad (licence creative commons)

L’épisode tragique de Charleston a ressuscité l’éternel sujet de la prohibition ou d’un contrôle plus strict des armes à feu ; sujet avec lequel on revoit fleurir l’habituelle cohorte d’arguments purement idéologiques et de statistiques honteusement détournées. N’étant personnellement pas un amateur d’armes à feu — je n’en ai pas et je n’ai même jamais tiré un seul coup de feu de ma vie — vous me permettrez d’aborder le sujet sans me suspecter de plaider pro domo.

Commençons par la base : personne ne sait précisément combien les civils américains détiennent d’armes à feu. Néanmoins, sur la base des estimations les plus sérieuses1 et en extrapolant un peu, le chiffre de 320 millions — soit une arme à feu par habitant — n’est sans doute pas très loin de la réalité.

Une arme par habitant, c’est bien sûr une moyenne : on estime habituellement2 que seul un quart des adultes américains possèdent une arme à feu et qu’une bonne moitié de ces derniers en possèdent 4 ou plus ; à l’extrême de la distribution, on trouve des collectionneurs fortunés comme Bruce Stern, un juriste américain, qui entreposait dans son sous-sol de quoi équiper une petite armée 3.

Par ailleurs, d’un État à l’autre, les habitudes sont extrêmement différentes : selon l’enquête du Behavioral Risk Factor Surveillance System (BRFSS) de 2002, la proportion de foyers disposant d’une arme à feu ou plus s’étalait de 5.2% dans le district de Columbia 4 à 62.8% dans le Wyoming ; autant dire que les situations sont assez peu comparables.

Partant, on peut légitimement se demander s’il existe un lien statistiquement probant entre la proportion de ménages armés et le nombre d’homicides par armes à feu dans un État. Eh bien en croisant les données du BRFSS et celles du FBI pour l’année 2010 5, la réponse est non : pas le moindre. À la rigueur, si vous tenez absolument à tracer une droite de régression, vous trouverez une relation inverse.

À titre purement anecdotique, le district de Columbia détient le triste record (et de loin) du nombre de victimes des armes à feu (16.45 tués par balle pour 100 000 habitants en 2010 !) et le Wyoming est un des endroits les plus sûrs des États-Unis (0.89 tué par balle pour 100 000 en 2010). Mais ce n’est, encore une fois, qu’anecdotique.

Même en regardant où se sont produits les épisodes de mass shooting des 20 dernières années, on peine à tirer des conclusions : les tueries de Columbine (1999), de Binghamton (2009), de Fort Hood (2009), d’Aurora (2012), de l’école de Sandy Hook (2012) et du Washington Navy Yard ont toutes eu lieu dans des États faiblement armés. Celles d’Atlanta (1999), de Red Lake (2005) et de Virginia Tech (2007) se sont déroulées dans des États se situant autour de la moyenne nationale. Enfin, les épisodes du comté de Geneva (2009) et, bien sûr, de Charleston ont effectivement eu lieu dans des États surarmés.

Bref, et jusqu’à ce qu’on nous produise des statistiques qui démontrent le contraire, il n’y a rien et focaliser le débat sur la législation des armes à feu revient sans doute à regarder dans la mauvaise direction. Oui, évidemment, un crétin comme celui de Charleston est beaucoup plus dangereux avec un fusil qu’avec un lance-pierre mais oui, aussi, tout individu normalement constitué sera moins prompt à attaquer son voisin s’il le suspecte d’être armé. Un partout, balle au centre.

Sur le web

  1. Voir la Small Arms Survey 2007, chapitre 2 : Completing the Count: Civilian Firearms et William J. Krouse du Congressional Research Service, Gun Control Legislation (2012).
  2. C’est assez stable : les National Firearm Surveys de 1994 et 2004 trouvent des résultats similaires.
  3. Une rumeur, à la mort de Stern, avait fait passer sa collection pour celle de Charlton Heston.
  4. A.k.a. « Washington, D.C. » — n’est pas un État mais est traité comme tel dans les statistiques.
  5. FBI, Uniform Crime Reports, Crime in the U.S. 2010 (Table 20).