WikiLeaks : la France sur écoute

4 traits essentiels des relations internationales révélés par le scandale FranceLeaks.

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WikiLeaks : la France sur écoute

Publié le 24 juin 2015
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Par Frédéric Mas.

I spy credits Leo Reynolds (CC BY-NC-SA 2.0)
I spy credits Leo Reynolds (CC BY-NC-SA 2.0)

Ce matin, en ouvrant les journaux, les Français découvraient étonnés que nos alliés américains ne se contentent pas d’espionner leurs concitoyens. Les dernières informations en provenance des documents Wikileaks font état d’écoutes répétées jusqu’au sommet de l’État français. On apprend ainsi en lisant Libération que la NSA espionnait plusieurs personnes proches du pouvoir, et qu’elle avait particulièrement suivi les trois derniers locataires de l’Élysée. Les informations révélées ne sont finalement pas exceptionnelles, et on se demande parfois si la grande agence de renseignement américain ne s’est pas contentée de lire les journaux nationaux. Si ce n’est pas le cas, peut-être que le contribuable américain pourrait y voir une raison supplémentaire de lui couper les vivres.

Plus important, l’affaire nous révèle aussi quatre traits essentiels des relations que les États-Unis entretiennent avec ses alliés.

Premièrement, Raymond Aron avait raison. Les relations entre États ignorent la morale et ne sont commandées que par l’intérêt et le calcul. La distinction entre l’ami et l’ennemi dans le champ des relations internationales n’est motivée que par l’opportunité, et les alliés d’aujourd’hui, parce qu’ils sont potentiellement les ennemis de demain, suscitent autant de défiance que l’ennemi désigné. On peut même ajouter, avec John Mearsheimer, que cette attitude de défiance de la part d’un État vis-à-vis d’un autre pourtant « allié » est inhérente à la « grande politique » : en l’absence d’autorité centrale dans l’ordre des relations internationales pour assurer la sécurité de tous, l’État, en cherchant à sécuriser ses intérêts face à des concurrents armés aux intentions souvent opaques, est poussé à l’agression envers les autres États : « Cette situation, que personne n’a consciemment voulue ou construite, est authentiquement tragique. Les grandes puissances qui n’ont pas de raison de se battre entre elles, c’est-à-dire qui ne cherchent qu’à survivre, n’ont cependant pas d’autre choix que de dominer les autres États dans ce système. »1.

Deuxièmement, les relations entre États ne se font pas d’égal à égal, comme dans la vieille conception westphalienne des relations internationales. Les États-Unis, en tant qu’hyperpuissance, dominent la scène mondiale, et leur « grande stratégie » vise essentiellement à maintenir cette domination. Pour ce faire, Washington a adopté une démarche en général désignée sous le terme RMA (Revolution in Military Affairs ou révolution dans les affaires militaires). Selon Saida Bedar,2, « la révolution dans les affaires militaires intervient quand les interactions entre l’industrie et la guerre aboutissent à une innovation technique dont l’ampleur bouleverse la configuration des rapports sociaux dominante au sein du système mondial ». Quelle est cette innovation suffisamment disruptive pour bouleverser la relation entre les États-Unis et le reste du monde ? « Ce n’est pas dans l’ère géo-économique que nous entrons, mais l’ère de la géo-information ». Se maintenir au-dessus du lot commun des nations ne suppose donc pas la domination économique, mais d’abord de gagner la guerre de l’information. C’est cette guerre de l’information qui est à la source de l’« autisme stratégique américain » (Alain Joxe) et a abouti à la société de surveillance généralisée. En effet, face à la déterritorialisation des menaces et à la mondialisation des échanges, y compris criminels, l’un des principes RMA appliqué au sommet de l’État américain est d’atteindre et de maintenir la supériorité absolue dans le domaine de l’information3.
Avec la guerre de l’information, dont la guerre contre le terrorisme est une modalité, nous sortons de la guerre « à la Clausewitz » qui met en scène des limites claires entre amis et ennemis, alliés et adversaires, relations d’État à État. Puisque les frontières deviennent floues, les relations entre alliés changent de nature : à la confiance mutuelle succède la servitude et la défiance. La guerre que les États-Unis mènent pour se maintenir suppose en effet de maintenir le gap technologique entre eux et les autres nations, le tout en gardant une longueur d’avance en matière de renseignement. Il ne faut pas s’étonner de voir à l’œuvre aujourd’hui un État devenu paranoïaque au point d’espionner ses propres concitoyens et de n’accorder aucune confiance à ses supposés alliés.

Troisièmement, la réaction de la classe politique française restera gravée dans les mémoires comme un monument d’hypocrisie. Alors que la gauche a fait voter une loi sur le renseignement liberticide, et que la droite n’a rien trouvé de mieux que de renchérir lors de sa discussion devant le parlement, elle se scandalise d’être la victime d’un dispositif comparable, même si à l’échelle internationale, on ne voit pas bien ce que peut reprocher un Sarkozy ou un Cazeneuve à l’État de surveillance américain. Peut-être jalousent-ils son efficacité ? Encore une fois, quand il s’agit de fliquer le citoyen ordinaire, tous les coups sont permis, et c’est moral parce que l’État omniscient, impartial et juste – ou plus exactement ceux qui l’incarnent – sait ce qui est bon pour nous. Inversement, quand la nomenclature à la tête du pays se découvre épiée, elle crie au scandale.

Quatrièmement, dans la guerre de l’information à laquelle se livrent les États, y compris contre leurs propres populations, le citoyen ordinaire a un allié de taille en Wikileaks, y compris contre ses propres dirigeants. L’espace de quelques instants, le rapport de force entre individu et États de surveillance s’inverse. En levant un coin du voile sur la déraison d’État, que celui-ci soit dominé ou dominant sur la scène internationale, Wikileaks donne un aperçu des vrais rapports de force qui animent le monde politique, ce jeu à somme nulle où l’individu sort toujours perdant.

  1. J. Mearsheimer, The tragedy of great power politics, Norton and Company, 2001, p. 3).
  2. Cité par Charles-Philippe David in La guerre et la paix. Approches contemporaines de la sécurité et de la stratégie, Presses de sciences po, 2000, p. 216.
  3. Alain Joxe, « Concept américain de révolutions dans les affaires militaires », in Thierry de Montbrial, Jean Klein, Dictionnaire de stratégie, Puf, p. 450.
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  • « Il ne faut pas s’étonner de voir à l’œuvre aujourd’hui un État devenu paranoïaque au point d’espionner ses propres concitoyens et de n’accorder aucune confiance à ses supposés alliés. »

    Il faudrait peut être tempérer ce genre de propos. Le programme de surveillance français va bien plus loin que celui américain et la technologie utilisée est intrusive à un bien plus bas niveau dans la couche internet. On oubliera pas non plus la censure de l’internet chinois ou le projet SORM 2.

    Ce qui est réellement triste c’est qu’encore une foi les USA se rabaissent un peu plus vers le niveau des autres états en terme de respect des libertés.

    • Vous êtes devenu subitement sage face aux agissements des américains, vous le pourfendeur de peuple russe? Voyez vous, ce ne sont pas la Russie, ni Poutine, le diable qui sont mis en cause ici, mais les Usa. Que peut faire un pays valet contre son mentor? Malheureusement rien. La France fait de la gesticution pour amuser la galerie. Elle sait pertinemment que sans les yankees, ce pays ne vaut rien. Et vous le russophobe, vous avez illico un élément de reflexion.

      • Gesticulation, je voulais écrire.

      • « pourfendeur de peuple russe »

        Ce n’est pas avec le peuple russe dans sa globalité que j’ai un problème, mais bon vous le saviez déjà, c’était juste pour me faire perdre mon temps.

        « Voyez vous, ce ne sont pas la Russie, ni Poutine, le diable qui sont mis en cause ici, mais les Usa. »

        C’est juste ridicule. C’est comme considérer Guantanamo comme diabolique (je ne soutient toute foi pas la pratique de la torture) alors que ce que les américains y font est juste une banalité qui est pratiqué partout dans le monde. Encore une foi il faut se rappeler de cette sombre histoire de paille et de poutre. Bref, les USA en pratiquant cette surveillance ont juste légèrement reculé dans leur respect des libertés, ce qui les place toujours bien au dessus des autres pays, juste un peu moins haut.

        « La France fait de la gesticution pour amuser la galerie »

        Vous rigolez j’espère ? La France fait sa vierge effarouché alors que plusieurs pays font ça et qu’elle le fait elle même dans le monde. On assiste à un festival d’hypocrisie. Le seul but de cette pluie d’indignations ridicules était d’occuper l’espace médiatique pour « montrer qu’on fait quelque-chose ».

        Les services français savaient très bien ce qu’il se passait, la réponse approprié était « on est au courant », rien d’autre.

        « Et vous le russophobe, vous avez illico un élément de reflexion. »

        Oui je trouve ça curieux que dès que l’on ose critiquer la surveillance orwellienne d’internet en Chine ou en Russie on est traité de « droit-de-l’hommiste » (qui est une insulte ridicule mais bon) mais que dès que c’est les USA tout le monde sombre dans une hystérie totale. Un bon exemple du double standard bien-pensant.

        •  » Ce n’est pas avec le peuple russe dans sa globalité que j’ai un problème, mais bon vous le saviez déjà, c’était juste pour me faire perdre mon temps.  »

          Exact. Et ceux qui défendent l’Amérique ne se gênent pas de critiquer la politique américaine quand des crétins comme Obama sont à la Maison blanche. Les pro-russes eux se foutent du peuple russe et ils sont prêt à être du côté de n’importe qui du moment que celui qui siège au Kremlin fait de la résistance anti-occidentale et anti-américaine peut-importe que les libertés en Russie reculent de jour en jour.

          Le jour où les dirigeants russes seront pro-occidentales; les pro-russes d’aujourd’hui iront chercher leurs alliées du côte de la Chine et de l’Iran pour contrer la Russie.

          D.J

      •  » Voyez vous, ce ne sont pas la Russie, ni Poutine, le diable qui sont mis en cause ici, mais les Usa  »

        A la seul différence est que les USA admettent leur conneries et ne vont pas chercher des excuses bidons avec des histoires de complots émanant des services secret russes chinois ou iraniens comme le font les russes et les pro-russes en accusant la CIA ou le MOSSAD d’être à l’origine de leur propres conneries.

        D.J

  • Ironique que l’on trouve en même temps sur CP un article qui défend le logiciel libre et un autre qui fustige le vol d’information.

    L’information est-elle privée ? Est ce qu’une phrase que vous écrivez vous appartient ou est elle par nature sans propriétaire ?

    Ce débat prouve bien le vide philosophique ouvert par le numérique et dans lequel s’engouffrent tous les utopistes : la pure information remet en question nos approximations, nos compromis sur les droits naturels : liberté, propriété, sécurité et résistance à l’oppression.

    Sans propriété intellectuelle, il ne peut y avoir de monde libre dans l’espace virtuel et cette propriété sera très difficile à définir, établir et à faire respecter.

    Qui certifie que la suite de 0 et de 1 copiée par la NSA appartenait bien à Chirac, Hollande ou Sarkozy ?

    • On ne parle pas ici de « vol d’information », on parle de hauts dirigeants qui auraient été écoutés par les service secrets d’un pays étranger (en même temps il y a effectivement une belle hypocrisie à dire que quand même, entre alliés, ça ne se fait pas !). Il y a quand même une légère nuance…

    • Il n’y à aucun vide. Ce qui garanti la propriété c’est le support physique dont vous êtes propriétaire contenant l’information.
      Il n’y à pas de propriété intellectuelle, seulement de la propriété physique.

  • dirigeants espionnés….ça aura au moins le mérite de faire comprendre aux dirigeants français à quel point il est désagréable d’être surveillé comme des élèves dans une classe le sont par leur maitre…..

  • Rien de nouveau ou surprenant dans ces prétendues « révélations ». L’espionnage des alliés a toujours existé. Il utilise évidemment les techniques du moment.
    Dans les années 50 ou 60, les Anglais enregistraient le bruit d’un telex de l’ambassade de France à Londres, et pouvaient en déduire le texte reçu quand il s’imprimait. Cela leur avait permis de connaître les intentions du Général de Gaulle avant une visite officielle de ce dernier.
    Bref, ce qui aurait été surprenant, c’est que cet espionnage n’existe plus… Et l’Etat Français espionne autant que les autres.

  • Merci pour cette analyse fort intéressante qui remet les choses à leur place!
    Une petite correction : « pour ce faire » et non « pour se faire » 😉

  • Franchement, il faut vraiment être stupide pour ne pas savoir que les USA espionnait la France…en fait, les USA espionnent les dirigeants du monde entier et c’est normal, tout le monde espionnent tout le monde. Ceux qui n’espionnent pas les autres c’est juste car ils ont pas les moyens.
    L’espionnage entre alliés a tjs existé. Même les plus proches alliés ont tjs des intérêts divergents sur certaines questions.
    Regardez avec l’Allemagne: ils se sont indignés de l’espionnage américain pourtant après, on a pris que les allemands espionnait des officiels américains. Cela montre l’hypocrisie des allemands.
    Les poiticiens francais qui s’indigent sont juste hypocrites

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