Des « ultralibéraux » au Luxembourg ?

N'approchez pas / Do not approach. Credits Denis-Carl Robidoux via Flickr ( CC BY-NC 2.0)

La création d’un nouveau parti luxembourgeois est l’occasion pour la presse de fustiger le retour du grand méchant ultralibéralisme.

La réponse de Thibaut André.

N'approchez pas / Do not approach. Credits Denis-Carl Robidoux via Flickr ( CC BY-NC 2.0)
N’approchez pas / Do not approach. Credits Denis-Carl Robidoux via Flickr ( CC BY-NC 2.0)

 

Ce billet fait suite à l’article de Véronique Poujol sur la création du nouveau parti luxembourgeois Déi Liberal d’inspiration libérale classique, paru sur le site www.paperjam.lu en date du 16/06/2015.

D’emblée, ça commence très fort avec un titre en guise de punchline : « Les ultralibéraux font bande à part ». À ce jour, malgré mes questions et recherches, je ne suis toujours pas parvenu à me faire définir proprement ce qu’était un ultralibéral et sa doctrine apparente, l’ultralibéralisme. Par ailleurs, si l’ultralibéralisme existe, j’imagine que son opposé, l’ultrasocialisme existe également. Madame Poujol peut-elle éclairer l’humble lecteur que je suis à ce sujet ?

Mais, à mon sens, fort peu soucieuse de toute justesse sémantique, la journaliste avait surtout à l’esprit d’activer un réflexe pavlovien au sein du lectorat en assimilant d’emblée à des monstres les tenants d’« une philosophie du droit et une morale individuelle ayant pour objet la promotion des libertés civiles et le respect de l’individu, de son intégrité physique et morale ainsi que de sa propriété ». C’est ma définition du libéralisme venant en droite ligne des Lumières. J’attends donc sa définition de l’ultralibéralisme pour analyse et comparaison.

Et ce n’est que le début de l’article. La suite est de toute beauté.

L’auteur assimile le DP (Demokratesch Partei, parti démocrate de l’actuel Premier ministre Xavier Bettel) à l’establishment libéral et définit la création du nouveau parti comme un acte de rébellion. Si la deuxième partie est correcte, la première partie prête à sourire car le DP est un parti pro-État comme les autres partis mainstream, ce qui n’est en rien libéral. Il y a donc une contradiction criante dans cette assertion qui est révélatrice des graves lacunes et préjugés de l’auteur en matière de philosophie politique.

Il est agréable de voir que Mme Poujol mentionne l’excellent économiste et prix Nobel F.A. von Hayek mais non sans le salir en le taxant par personne interposée de « pape de l’ultralibéralisme ». Si la journaliste prenait la peine de lire les ouvrages de Hayek ainsi que ceux de Ludwig von Mises et Murray Rothbard pour la comparaison, elle réaliserait pourquoi Hayek est considéré par les membres de l’école autrichienne d’économie comme le plus modéré en matière d’État minimal. Ses positions en faveur des services publics tels que l’assurance-chômage, la sécurité sociale et l’enseignement au-delà des fonctions régaliennes comme la justice, la police et l’armée tendent à le rapprocher plutôt du camp social-démocrate. En outre, c’était un homme posé, courtois et un peu timide qui a également étudié et enseigné les sciences sociales. Il était ouvert au débat contradictoire et allait même jusqu’à défendre des collègues face aux critiques virulentes qu’ils pouvaient essuyer même s’ils ne partageaient pas leurs idées. On est très loin de l’image du mangeur d’enfants et de petits chats que l’auteur tente de lui coller.

Et, à ce stade, nous ne savons toujours pas ce qu’est l’ultralibéralisme…

Ensuite, vient le trio des affreux : Pinochet, Reagan et Thatcher. Si le premier ne recueille pas la sympathie des libéraux, une analyse claire et lucide de la politique socio-économique de Pinochet nous enseigne que les conditions plus libérales qui y furent pratiquées ont favorisé par la suite la transition démocratique pacifique que le Chili a connue. C’est un fait reconnu par les libéraux que Pinochet n’était qu’un affreux dictateur responsable de disparitions, exécutions et persécutions. Ses actes sont hautement condamnables et un devoir de mémoire s’impose. Sa place était indubitablement en prison. Au Chili, le régime d’Allende (avant celui de Pinochet) était loin d’être le paradis terrestre. Il est également important de rappeler que, à côté, la junte argentine (chère à la gauche et à l’extrême-gauche) n’était pas en reste. À ce jour, le Chili est le pays le plus développé au plan économique en Amérique latine. Pour rappel, c’est aussi le seul pays de ce continent ayant connu une transition démocratique pacifique. On ne peut pas en dire autant des dictatures avoisinantes et de l’Europe de l’Est que les intellectuels et journalistes de gauche louaient pour leurs bienfaits avant que la vérité n’éclate.

Retour au Grand-Duché de Luxembourg : les élections législatives luxembourgeoises de 2013 ont donné lieu à un changement politique important avec l’éviction de Jean-Claude Juncker et la mise en opposition de son parti CSV au profit d’une coalition formée par le DP de Xavier Bettel, le LSAP (Parti socialiste) et Dèi Greng (Les Verts). Également, on a vu entrer discrètement au parlement le Parti communiste renaissant de ses cendres. Malgré mes recherches, je n’ai pas trouvé d’article de la main de Mme Poujol pour dénoncer les 100 millions de morts au bas mot que le communisme a produit dans ses diverses mises en pratique. Mais la gauche, c’est moral, ma bonne dame. Même à son extrême.

Quant à Margareth Thatcher, tout libéral pourra parler franchement à Mme Poujol de ses travers conservateurs mais force est de constater, faits à l’appui, qu’elle a sauvé la Grande-Bretagne de la banqueroute grâce à d’ambitieuses réformes économiques libérales. Ronald Reagan essuiera aussi de sévères critiques de la part des libéraux, notamment pour son recours à l’endettement public, mais je tiens à rappeler qu’il a mis fin à la guerre froide et a largement participé à la chute des dictatures soviétiques. Et je pourrais encore digresser pendant quelques lignes pour expliquer à notre journaliste comment le couple Thatcher-Reagan a manœuvré en sous-main pour provoquer la chute du régime infâme de l’Apartheid en Afrique du Sud et permettre la libération et l’accession au pouvoir de Nelson Mandela, et tout cela en évitant un bain de sang. Mme Poujol et ses confrères n’en ont pas parlé à la mort de Mandela le 5 décembre 2013, trop obnubilés par le culte idolâtre repris à gauche comme à droite parmi les partis étatistes. Amnésie collective ou révisionnisme historique sur fond de déni de réalité ?

Mais je digresse. Revenons à nos moutons.

Hayek ayant été classé dans le camp du mal, la journaliste du camp du bien que Mme Poujol semble incarner se permet même de mal orthographier son nom : il s’agit en fait de Friedrich August von Hayek (et non Van Hayek…) qui était d’origine austro-hongroise (et non hollandaise…).
Je passe le paragraphe où la journaliste égratigne Claude Hemmer, un des trois fondateurs de Déi Liberal, pour sa position dans la fonction publique. Lorsqu’un libéral travaille dans le privé, c’est un affreux capitaliste sans cœur apparemment. Lorsqu’il travaille dans le public, même si cela peut être un excellent poste d’observation pour étudier le système et proposer des réformes cohérentes, il fait l’objet de moqueries pour comportement contradictoire.

À vrai dire, outre le fait que Mme Poujol ne connaît visiblement rien du courant libéral, si ce n’est les clichés avilissants et autres sophismes que sa caste véhicule, et que sa vision de l’histoire penche pour le révisionnisme baigné du zeitgeist de la bien-pensance contemporaine, je me demande si notre journaliste a mené un véritable travail de recherche et j’émets de sérieux doutes sur son intégrité journalistique.

En effet, une recherche rapide via Google en utilisant les mots « Hayek » et « Voltairenet » nous offre comme premier choix un article aux arguments aussi fallacieux dont Mme Poujol semble s’être largement inspirée. En fait, elle a même repris des passages entiers de l’introduction sans citer la source.

La conclusion de son article fait référence au récent référendum luxembourgeois dont les trois questions se sont soldées par une réponse négative par la population votante (étrangers résidents et non-résidents travaillent en masse dans le secteur privé). Quand on sait que cette dernière est constituée majoritairement de fonctionnaires vivant de la ponction fiscale et de la manne publique, on ne peut pas être étonné d’un tel résultat. L’arrivée d’un parti se revendiquant du courant libéral classique ne peut qu’apporter un air de fraîcheur dans ce conservatisme étatique nous menant à la ruine. Mme Poujol n’est pas sans savoir que les pensions publiques sont impayables au-delà d’un horizon de 30 ans. Et d’autres défis de taille passeront par des réformes ambitieuses si nous voulons léguer à nos enfants et petits-enfants une société prospère. Pour information, ce parti est dès lors très bien accueilli par le milieu libéral luxembourgeois.

Je reste à la disposition de Mme Poujol pour toute information complémentaire et surtout pour tout conseil de lectures qu’elle souhaiterait obtenir sur le libéralisme. Mes lectures intensives comprennent des ouvrages de Bastiat, Condillac, Turgot, Say, Menger, Böhm-Bawerk, Mises, Hayek, Rothbard, Hoppe, Hülsmann, Huerta de Soto et j’en passe.

Dans l’intervalle, je conseille à Mme Poujol de se procurer rapidement La Présomption fatale et La Route de La Servitude de F.A. von Hayek. Ces ouvrages célèbres sont très riches en enseignements et, surtout, ils nous montrent sur quelle pente savonneuse nos démocraties vacillantes peuvent se positionner, particulièrement lorsqu’elles détruisent à petit feu les institutions défendant la propriété privée sans laquelle nulle civilisation ne peut survivre.