Kung Fury et le gag de la « théorie des biens publics »

Le film délirant Kung Fury a une particularité : il n’aurait pas dû exister selon la théorie économique des « biens publics ».

Par Jan Krepelka, depuis la Suisse

Kung Fury (affiche promotionnelle)

« If this kickstarter campain is successful, we will release this 30 minute film online, for free. We want everybody to be able to watch and enjoy this film. »Kung Fury
(Si cette campagne Kickstarter est un succès, nous publierons en ligne et gratuitement ce film de 30 mn. Nous voulons que chacun puisse voir et apprécier ce film.)

Après des mois d’attente, Kung Fury, le délirant court métrage du Suédois David Sandberg qui mélange flics, hackers, cyborgs, ninjas, nazis, vikings et dinosaures, dans une surenchère de virilité kitsch, a été diffusé comme promis sur Internet, après un passage remarqué à la Quinzaine des Réalisateurs du festival de Cannes.

La sortie du film Kung Fury a une particularité : ce film est impossible. D’après la pseudo-théorie économique enseignée comme parole d’Évangile, encore aujourd’hui, dans toutes les universités du monde, en effet, la production de ce film par le marché est impossible, et aurait nécessité l’intervention de la violence légale de l’État pour pouvoir être produit.

Ainsi Mankiw, de l’université de Harvard, dans un manuel très répandu :

« Les citoyens de Smalltown (USA) apprécient les feux d’artifice du 4 Juillet. Chacun des 500 habitants de la ville contribue à hauteur de 10$ pour cet événement… Le marché privé pourrait-il produire ce résultat avec efficacité ? Probablement pas. Imaginez Ellen, un entrepreneur de Smalltown, décidé à produire un feu d’artifice. Ellen aurait certainement du mal à vendre des billets pour cet événement parce que ses clients potentiels comprendraient rapidement qu’ils peuvent profiter du feu d’artifice, même sans billet. Le feu d’artifice est un bien non-exclusif, de sorte que les gens sont incités à resquiller. Un « passager clandestin » (free rider) est une personne qui profite d’un bien, sans payer pour cela. »

Et pourtant il fut tourné.

Vous noterez que nous sommes exactement dans le même cas, et que tout ce qu’il a fallu est un simple site web, kickstarter.com, issu du marché libre, donc, pour financer un « bien public » en quelques mois, et non une organisation bureaucratique massive menaçant la population afin de la contraindre à financer une production culturelle donnée.

Le constat de ce paradoxe n’est à vrai dire pas nouveau. Goldin écrivait, il y a 40 ans déjà :

« Les phares sont l’exemple typique préféré de biens publics, parce que la plupart des économistes ne peuvent pas imaginer une méthode d’exclusion. (Tout cela prouve que les économistes sont moins imaginatifs que les gardiens de phare.) »

Effectivement, les économistes utiles de l’État, pédants et bedonnants, sont incapables de concevoir une solution autre que la violence légale à un problème que quelques jeunes gens – pourtant fans de films d’action violents – résolvent par la coopération pacifique du marché libre en quelques clics de souris.

Dur.

La théorie des biens publics dans le bisounoursland…

Mais revenons donc à cette théorie farfelue, juste pour le fun. Quelles sont donc ses prémisses ? Ça donne à peu près ça :

Il était une fois, avant l’avènement de la théorie des biens publics, le monde en anarchie. Mais tous les jours, les gens, malheureux, se plaignaient : ils rêvaient tous de phares, de feux d’artifice, de radio-télévision et de défense militaire, mais personne n’arrivait à produire ces services fantastiques pourtant si ardemment désirés par tous. Un jour, heureusement, arrivèrent les Économistes. Après de longs travaux, ils découvrirent le problème : ces biens étaient publics, et donc impossibles à produire par le marché ! Eurêka et boule de gomme ! L’État fut donc immédiatement instauré, à l’unanimité de la population, pour pallier le problème. Et ainsi, tous les biens désirés par la population purent être produits, exactement de la qualité et dans les quantités voulues par elle, et ils vécurent tous heureux et eurent plein d’enfants citoyens-contribuables. The End.

Quelle était donc cette solution miraculeuse ? C’est à peu près la théorie de l’ouvre-boîte magique, de la célèbre blague1  :

« Un économiste, un chimiste et un physicien sont échoués sur une île déserte avec comme seul moyen de survie des boîtes de conserve, mais pas d’ouvre-boîtes… Le chimiste propose : il n’y a qu’à les mettre dans l’eau de mer et attendre que le sel ronge le métal . Le physicien propose : on les pose sous un cocotier et on attend que des noix de coco les brisent en tombant. L’économiste prend alors la parole : bon, posons notre première hypothèse : nous avons un ouvre-boîte »… 

Supposons donc que nous avons un ouvre-boîte ! Autrement dit, supposons que toute une population soit d’accord, à l’unanimité de 100%, de vouloir un bien exact donné dans une quantité et qualité donnée. Supposons qu’elle soit disposée pour cela à le payer le prix exact qu’il sera facturé. Supposons aussi que 100% des membres de cette population renonceraient à produire le bien donné, au moindre risque d’un infâme « passager clandestin ».

Supposons, en somme, que nous avons trouvé un problème réel, et supposons que nous nous sommes rendus utiles en le résolvant. Supposons, au final, que nous ne sommes pas des fumistes. Supposons, donc, que l’existence de ce « problème » fictif « nous » donne le droit d’user de violence à notre discrétion, contre les membres de cette population, ou même contre des tierces parties. Supposons, enfin, que nos théories font de nous des surhommes, nous procurant des droits sur autrui qu’autrui n’aurait pas sur nous. Après tout, quitte à ignorer les lois fondamentales de l’économie, autant ignorer aussi la loi de l’identité, et le principe de l’identité des droits de tous : on n’est plus à ça près.

… et dans la réalité

Dans la réalité, la théorie des biens publics fut développée ex post, bien après l’apparition des États (généralement par la conquête – en toute cohérence entre la fin et les moyens), bidouillée de toutes pièces sur des suppositions largement farfelues, illustrées par des exemples d’histoire alternative, et jamais vérifiée en pratique :

Kung Fury ? N’existe pas. Une radio financée par des dons volontaires d’une partie de ses auditeurs ? Impossible, aucune radio ne saurait se financer autrement que par la violence légale ! Des centaines de chaînes privées à travers le monde, qui ont trouvé des façons de se financer autres que la violence légale, que ce soit la publicité, les dons ou les cryptages ? De la propagande néo-libérale, c’est indéniable. Des milliards de sites Internet financés d’une façon ou d’une autre, mais de manière volontaire ? Une hallucination, sans doute : le seul site de la toile ne saurait être autre que rts.ch, financé par la Redevance, c’est évident.

Tout cela est bien entendu très rigolo, mais n’empêche malheureusement pas qu’on puisse, au jour d’aujourd’hui, en 2015 après J-C, nous proposer encore avec tout le sérieux du monde le financement par la violence d’une prétendue « redevance audiovisuelle ». « Redevance » qui en réalité, consiste déjà en un impôt sur le patrimoine (cf. la jurisprudence limpide de plusieurs ATAF), et qu’il s’agirait simplement de transformer en impôt fédéral sur les personnes physiques et « morales », venant se greffer à la liste pourtant exhaustive de ceux actuellement pratiqués contre la population suisse, et naturellement dès lors parfaitement anti-constitutionnel : tant qu’à faire, puisqu’on tient le peuple pour abruti, autant aller au fond des choses.

Autrement dit et pour conclure, il est donc risible de prétendre qu’un bien demandé ne serait pas fourni par les personnes intéressées à le fournir, et financé par les personnes prêtes à le financer. De deux choses l’une, dès lors : soit que le bien n’est pas demandé, soit que les personnes qui souhaitent le fournir se sont révélées incompétentes à trouver une solution adéquate pour le fournir, contrairement aux millions d’entrepreneurs, du gamin producteur de vidéos Youtube américain au vendeur de rue thaïlandais en passant par le chef de PME suisse, qui se débrouillent tous, chaque jour pour trouver une façon honnête et pacifique de gagner leur vie en rendant service à leur prochain. En tout cas, l’incompétence à résoudre un problème simple autrement que par la violence devrait être une source de honte, et certainement pas une prétendue source de droit (de prélèvement forcé) sur autrui.

Lequel de ces deux aveux révélateurs choisira-t-on donc de lire dans le spectacle (gratuit) actuellement offert au public suisse par les gesticulations grotesques des thuriféraires du « service public audiovisuel » ? En tous les cas, tout cela aura bien prouvé une chose : nul besoin d’un appareil de réception de programmes pour nous faire rire, les lois-gag du Conseil fédéral (diffusées par Feuille fédérale) suffisent amplement.


Sur le web.

  1. Blague souvent attribuée (à tort ou à raison ?) à Paul Samuelson, Prix Nobel d’Économie.