Une brève histoire de la sédentarisation

On estime les premières traces de sédentarisation aux environs du neuvième millénaire avant Jésus Christ, dans la région dite du « Croissant Fertile ».

Par Alexandre C.

Les sociétés primitives étaient structurées en clans nomades profitant de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Quand les saisons changeaient ou que les ressources de la nature devenaient moins abondantes, ces groupes migraient vers un autre endroit, plus riche en gibiers et en fruits et légumes et également pourvu de points d’eaux facilement accessibles.

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Région du « Croissant Fertile » – source : wikipédia (CC BY-SA 3.0)

 

On estime les premières traces de sédentarisation aux environs du neuvième millénaire avant Jésus Christ, dans la région dite du « Croissant Fertile », correspondant au Moyen Orient et au nord de l’Égypte actuels. C’est ici que l’on a découvert les plus anciennes traces de villes ou d’écrits de l’humanité. Suivant la période, plusieurs civilisations s’y sont développées telles que les Sumériens, Mésopotamiens, Assyriens ou encore Égyptiens.

Des raisons ont été invoquées pour expliquer l’installation définitive de groupes d’hommes et de femmes à cet endroit. Tout d’abord, le climat, particulièrement propice à cette époque : il a permis l’établissement de vastes étendues cultivables (blé, orge, petit épeautre, des fruits, des tubercules) sur lesquelles des animaux (principalement des vaches, des moutons, des chèvres ou encore des porcs) étaient présents en grand nombre. Autrement dit, on venait de découvrir une véritable oasis où il était possible de rester plus longtemps que d’habitude. En outre le Croissant Fertile était traversé par de grands fleuves (tels que l’Euphrate, le Tigre, le Nil ou encore le Jourdain), capables d’approvisionner en eau plusieurs petits groupes sans craindre de pénurie ni de conflits. Certains chercheurs avancent aussi d’autres théories : par exemple, une poussée démographique qui aurait pu obliger les hommes à trouver d’autres moyens de subsistance si les ressources locales étaient limitées.

La Révolution néolithique

Regroupés en cercle, afin de se prémunir des éventuels prédateurs, les clans, déjà découpés en famille commencent à exploiter les richesses du Croissant Fertile, tout d’abord comme ils avaient l’habitude de le faire, c’est-à-dire par la cueillette ou la chasse. En écrasant les grains de blé avec une pierre, on découvre la farine. Préparée sous forme de galettes ou encore de bouillies diverses, on peut les cuire (l’invention de la poterie est intervenue il y a 9000 ou 10 000 ans dans cette région) et ainsi s’alimenter plus facilement et plus régulièrement1.

Outre les premières céramiques, plusieurs bouleversements sont certainement venus changer la vie de ces peuplades. En premier lieu, l’observation de l’environnement : la notion de saisons, de cycles où les cultures sont plus ou moins abondantes, le temps d’ensoleillement différent (si jamais l’homme ne l’avait pas déjà compris). Ensuite quelques graines, tombées sur le sol, légèrement enfouies par le piétinement du groupe et arrosées par un peu d’eau se mettent à germer puis à pousser, donnant naissance à une nouvelle plante. La présence d’eau à proximité (fleuves, etc.) a suggéré à l’homme d’en détourner un peu afin d’alimenter ses propres cultures. L’agriculture était née.

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Meule datant du néolithique – Crédits : José-Manuel Benito Álvarez via wikipédia (CC BY-SA 2.5)

 

Parallèlement à ces balbutiements agricoles, les petits clans commencent à domestiquer les animaux présents, en en gardant tout d’abord quelques-uns au centre du cercle du groupe, puis en développant un système de clôtures, plus efficaces. Jusqu’alors, seul le chien avait été apprivoisé par l’homme : on l’utilisera pour garder les troupeaux et ramener les éventuels déserteurs. L’élevage sédentaire supplante rapidement l’élevage nomade (en effet des groupes d’homme avaient outre le chien quelques animaux avec eux pendant les migrations) et bien entendu la chasse. Cette nouvelle manière de considérer le bétail ouvre des perspectives : les bêtes sont mieux nourries, se reproduisent plus facilement, sont de plus grande taille. Outre la viande, elles offrent du lait (pour les vaches ou les chèvres), des engrais et permettent de travailler la terre. Une avancée considérable par rapport à l’homme nomade.

Rapidement, l’habitat s’améliore et du mobilier commence à apparaître, rendant le déplacement des groupes plus difficiles. Les outils, plus volumineux, plus lourds, plus complexes à reproduire, tendent aussi à faire penser que les hommes et femmes ont renoncé en quelques générations à se déplacer. Il faut ajouter à cela un temps plus long pour produire certains objets. Peut-être les groupes nomades ont-ils testé des migrations circulaires, les faisant revenir aux mêmes endroits avant de s’installer définitivement à l’un d’eux. La présence de sépultures et l’attachement sentimental qui en découle ont certainement contribué à ce processus.

Vers la division du travail

Du fait de l’apparition de l’agriculture, de l’élevage, et de quelques outils nouveaux, la position de chaque famille, de chaque individu dans le groupe initial évolue. On remarque que certains sont plus doués pour certaines tâches que pour d’autres. C’est donc tout naturellement que l’on commence à diviser le travail, c’est-à-dire à faire en sorte que des membres du groupe se spécialisent dans certaines activités. Apparaissent alors des semblants de métiers (même s’il est probable que ces personnes continuaient à aider dans d’autres secteurs). On en cite quelques-uns ici :

  • Le potier qui va chercher de l’argile, avec lequel il façonne des poteries (jarres, amphores, bols), avant de les faire cuire.
  • L’éleveur-agriculteur, probablement l’une des personnes les plus importantes. Il cultive la terre et s’occupe des animaux. Il stocke également une partie de sa récolte dans les jarres du potier.
  • Le meunier. En utilisant des grosses pierres, il écrase le grain de blé par exemple pour en faire de la farine qu’il peut cuire à l’aide d’un petit four à bois.
  • Le tanneur. Ce métier était certainement apparu avant la sédentarisation mais s’est très certainement développé avec elle. Il achète des peaux à l’éleveur pour confectionner des vêtements, des sacs, etc.
  • Le charpentier. Il travaille le bois avec quelques outils sommaires pour fabriquer du mobilier. On s’attache très probablement ses services quand il s’agit de réparer ou de fabriquer une nouvelle habitation.
  • Le forgeron. La métallurgie du cuivre puis du bronze apparaissent à cette époque et permet de produire des outils plus performants que ceux faits en pierre.
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Faucille de l’époque sumérienne – source : wikipédia (CC BY 2.0)

 

Ces activités doivent s’organiser les unes par rapport aux autres étant donné leur interdépendance. En effet, pendant qu’il fabrique des objets en terre cuite, le potier ne peut pas cultiver la terre et se nourrir. Il a donc passé un accord avec l’éleveur pour échanger une partie de sa récolte contre quelques jarres pour stocker ses grains de blé. D’autres ententes tacites ont ainsi été passées entre les habitants du petit village. Ces échanges s’accompagnent de l’arrivée du droit de propriété privée. En effet, la production de l’agriculteur lui appartient puisqu’il est celui qui a travaillé la terre, irrigué les jeunes pousses et récolté les graines avec sa faucille en pierre. Après toute l’énergie dépensée pour l’obtenir, il ne voudra pas la donner sans une compensation. De même que les réserves de grains qu’il conserve dans sa maison et qui lui permettent de prévoir le prochain semis : la notion de capital a dû certainement naître à cette époque là aussi. Très vite, des « échanges » basés sur le troc s’établissent entre les biens (ou les services) produits par les uns et les autres.

Une société, des droits

Malgré tout, les possessions de l’agriculteur ne sont pas sans attirer les convoitises. Ainsi un jour, il se rend compte qu’il lui manque une jarre de grains de blé qu’il stockait. Avant, il lui était plus facile de contrôler sa production puisqu’elle était dans sa petite maison, mais depuis qu’il les met dans le grenier attenant, il n’est plus aussi attentif. Très vite, il réunit le village, qui s’est organisé et structuré en quelques générations : des règles sommaires ont été établies et tout voleur reconnu devra être puni d’exil. Très vite, on identifie le fautif : un jeune pêcheur qui ne pouvait nourrir sa famille avait volé une partie de la récolte. À travers cet exemple, on comprend que le droit de propriété implique l’existence d’une justice, en théorie impartiale, pour qu’il soit reconnu de tous. Un déséquilibre dans cette procédure entraînerait des conflits incessants pour savoir à qui appartient tel objet ou telle maison.

Dans ces embryons de sociétés primitives, la justice était souvent rendue par celui qui est « le chef du village », reconnu et adoubé par tous pour ses capacités à fédérer les énergies mais aussi pour sa capacité à écouter et à dissiper les conflits entre les différents membres de la communauté. Il est également mis en avant pour les échanges avec les groupes extérieurs, pour sa sagesse et sa diplomatie. Si d’aventure, il lui arrive d’abuser de sa position, il peut être renversé et remplacé par une personne proposant un meilleur consensus entre les intérêts des uns et des autres et qui, tacitement, acceptent de lui déléguer certaines prérogatives à condition que quelques droits soient respectés2.

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Contrat de vente de propriété foncière provenant de Shuruppak – source : wikipédia (Domaine public)

 

Pour éviter que la propriété de chacun soit bafouée, les individus commencent à dresser des sortes d’inventaires de leurs possessions, les éventuels désaccords pouvant être arbitrés par une tierce personne. L’agriculteur, par exemple, va utiliser des calculi, sortes de jetons en argile, pour compter les jarres de grains de blé qu’il possède. Très vite on décide de diversifier les calculi afin qu’ils représentent à la fois la quantité et la nature d’un objet : on trouve ainsi des jetons de différentes formes (ovoïde, etc.). Vers 3200 avant notre ère, les jetons laissent place à des tablettes d’argile sur lesquelles on grave les premiers chiffres et logogrammes. L’écriture était née. Elle allait permettre de diffuser encore plus efficacement les savoirs (même si elle restait contrôlée par une élite)3.

Tout d’abord destinée à la comptabilité, et à l’administration des biens, l’écriture est ensuite utilisée à des fins religieuses, scientifiques ou juridiques. De la même manière qu’on pouvait « coucher sur tablette d’argile » les possessions des individus, on pouvait également fixer les termes d’un échange entre deux parties (nature de l’échange, durée, conditions, etc.), autrement dit sceller un contrat. La complexité des écrits allait croissant et voyait apparaître des textes de nature artistique comme la fameuse Épopée de Gilgamesh, l’un des premiers mythes connu.

Renforcement des échanges et changement des modes de vie

Des interactions avec d’autres villages ou bien avec des clans encore nomades interviennent bien évidemment. Ils permettent d’échanger des savoir-faire (sur la fabrication des outils ou des poteries par exemple) et des marchandises (objets manufacturés, métaux, plantes venant d’autres régions). Cet apport extérieur, pour l’agriculture par exemple, permet d’améliorer des techniques existantes de travail de la terre (en introduisant le labourage considéré jusqu’alors par certains comme une violation de la terre nourricière avant le semis), de diversifier les sources de nourriture ou encore d’augmenter les rendements par sélection de certaines espèces de céréales plus ou moins adaptées au climat. Bien évidemment, des conflits pouvaient apparaître en raison de différences culturelles, cultuelles ou linguistiques qui n’étaient pas sans impact sur la prospérité de ces jeunes cités naissantes.

Le développement d’un commerce sur de vastes régions amène aussi l’homme à modifier son environnement de manière plus sensible. Ainsi, la surexploitation de certaines régions semi-arides (par l’élevage intensif par exemple) pouvait amener à l’extension de zones désertiques4. La construction de villes allait également changer des paysages avec l’entreprise de travaux de terrassement de plus en plus conséquents. De même, l’art (céramiques, peintures rupestres, joaillerie, sculptures, etc.) et les rites religieux (édification de temples) devaient gagner en importance et prendre une part significative dans la direction politique de la cité.

D’autre part, la concentration de populations au même endroit conduisit à une croissance démographique sans précédent dans l’histoire de l’humanité. En effet, se déplacer avec de jeunes enfants n’est pas une chose facile : la sédentarité ouvrira la voie à la transition démographique avec un taux de natalité en hausse, tandis que la mortalité restera toujours importante du fait d’une recrudescence des maladies, phénomènes quasi inconnus chez les nomades et ayant pour cause un manque d’hygiène.

De fait, l’homme allait quitter le Néolithique pour l’Âge du Bronze puis celui du Fer l’amenant à découvrir et à coloniser toujours plus d’endroits sur la planète. Une ère nouvelle s’ouvrait à lui.


Sur le web.

  1. L’amidon des grains de blé est plus digestible de cette manière que consommé de manière brute et crue.
  2. Le développement des cités-États allait changer la donne. En effet, le prélèvement d’impôts devaient permettre de soulever des troupes chargées du maintien de l’ordre à n’importe quel prix, y compris celui de la répression sanglante.
  3. La formation de scribes, maîtrisant ce savoir pouvait dès lors commencer.
  4. Aux abords des zones désertiques, commence alors la domestication des chameaux et autres dromadaires, animaux adaptés à ces conditions climatiques.