Le biais de conformité

Troupeau de moutons (de Panurge) (Crédits Alessandro Prada, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

En l’absence d’opinion personnelle, de connaissance préalable ou d’un terrain favorable, nous aurons presque toujours tendance à accepter l’habitude en usage dans le secteur où l’on s’installe. Pourquoi ?

Par Emmanuel Brunet Bommert.

Troupeau de moutons (de Panurge) (Crédits Alessandro Prada, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.
Troupeau de moutons (de Panurge) (Crédits Alessandro Prada, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Pour qu’une association humaine se forme, la confiance est un préalable nécessaire. Il n’y toutefois pas beaucoup de distance à parcourir entre le fait de « donner confiance à » et celui de « se conformer à ». Le biais de conformité consiste à déterminer qu’une définition, une habitude ou une obligation de la société civile représente une vérité fondatrice et indépassable de la condition humaine elle-même. Ceci non pas parce que l’on se prendrait à croire que c’est effectivement le cas, mais parce qu’elle est communément acceptée comme telle par nos semblables.

L’être humain n’est pas un animal social. C’est une créature opportuniste qui s’associe non parce que sa survie en solitaire serait autrement impossible, mais parce que sa conscience a déterminé qu’il s’agissait d’une organisation beaucoup plus favorable à la prospérité que l’isolement.

Les nécessités sociales nous contraignent. Nous devons nous plier aux obligations qui permettent à la communauté de demeurer en confiance, y compris lorsque de telles prescriptions impliquent d’accepter les idées reçues et les vices d’autrui. Ainsi, nous admettons immédiatement que le système politique régissant la cité est légitime, tout du moins en public. La tendance ira souvent jusqu’à sa défense, y compris au mépris de l’opinion que l’on en a réellement.

Un tel artifice permet de nous faire accepter par les autres membres de la société, renvoyant l’idée que l’on respecte les convenances admises et, par voie de conséquence, l’ordre social. Il s’oppose aux autres biais, du fait que nous acceptons consciemment son usage dans notre vie courante : nous savons que nous nous conformons aux opinions généralement acquises1

La conformité s’établit par l’observation : en l’absence d’opinion personnelle, de connaissance préalable ou d’un terrain favorable, nous aurons presque toujours tendance à accepter l’habitude en usage dans le secteur où l’on s’installe. Si nous voyageons pour la première fois en terre étrangère, on assimilera immédiatement certains comportement comme étant des coutumes du lieu, pourvu que la plupart des personnes que l’on y rencontre s’y conforment.

Pour tous les domaines où nous n’avons pas d’expertise, l’on se rangera plus aisément à l’avis des plus nombreux, en abstraction du contenu des divers plaidoyers. Comme notre esprit n’est pas conçu pour la vie sociale, c’est la conscience qui détermine que le nombre fait la justesse d’une chose, puisque nous aspirons à une bonne entente avec la plus grande population possible de nos semblables. Ce biais agit comme un raccourci dans la gestion de la courtoisie.

Bien qu’omniprésent, il ne s’appliquera pas obligatoirement sur le même sujet pour chacun d’entre nous. Ainsi d’autant la société exige un certain comportement de sa population et d’autant un « conformisme » s’étendra en conséquence. S’il s’agit d’un biais utile, notamment parce qu’il permet de généraliser un comportement bénéfique chez ceux qui n’y sont pas prédisposés, il peut se changer en un mal bien plus terrible encore, accroissant par là le fanatisme.

Une société nationaliste, par exemple, tend à mettre en avant le biais de conformité par un usage du sentiment d’appartenance. La notion de patrie, assimilable à l’environnement familial, viendra se mêler à celle de nation, le territoire où le pouvoir gouvernemental exerce son autorité. La cité « nationale » n’attend plus seulement de son citoyen un respect quant à des normes, mais l’acceptation que la vie sociale est distincte de celle des autres sociétés du monde, du fait d’une divergence de gouvernement.

Par ce moyen, l’autorité en place peut se décréter comme étant une civilisation, alors que tout ce qui sort de son contrôle devient une terre barbare. La conséquence prochaine de « notre société est supérieure aux autres » s’avère souvent être « la civilisation est en péril » : la méfiance est commode lorsqu’il s’agit de généraliser.

Si la société change, la vie civile va s’adapter au nouvel état de fait. Les citoyens attendront les uns des autres un respect du schéma qu’on leur impose, sans quoi le soupçon s’installe : une loi, même si elle est vide de sens, demeure une règle de vie en société. Les populations ont une grande tendance à encourager l’application de la législation de leur propre cité, y compris quand elle est préjudiciable de leur bien-être. Tant que la communauté garantie un niveau de vie plus prospère que l’isolement d’une existence d’ermite, même la plus ignoble tyrannie restera préférable à la solitude, aux yeux des peuples.

Le dissident est assimilé à une force hostile de l’ordre social, puisqu’il met en avant l’instabilité de la société. Il réduit d’autant la confiance qu’ont les gens envers elle et, par voie de conséquence, les uns envers les autres. Une telle attitude jaillit de la peur : le groupe est décideur, désobéir implique que l’on se pose comme un objet de méfiance auprès de ceux qui choisissent d’obéir. Si l’on devient suspect, nous risquons notre place au sein de la cité : le danger qu’implique d’être exclu du groupe détermine, le plus souvent, la décision qu’ont la plupart des gens de demeurer dans la passivité.

Lorsque le communisme fut définitivement théorisé, après une longue et difficile gestation, ses promoteurs ne se sont certainement pas présentés comme les ennemis de l’ordre social, mais comme ses dépositaires. Dès qu’ils se firent assez nombreux pour représenter une autorité, le biais se forma d’autant plus facilement qu’il était difficile aux contradicteurs d’attaquer un concept romantique promouvant, avec beaucoup d’emphase, la confiance et l’équité.

Plus nombreux sont ceux qui acceptent ces propositions comme des vérités et d’autant plus la génération suivante aura tendance à évacuer les options concurrentes. La jeunesse, qui considère que l’ordre social vient de celui qui le promeut avec le plus de bruit, en abstraction de la méthode, en commande l’application immédiate : « il faut que soit établit le plan, sinon la société court à la catastrophe ! » Toutefois, vouloir très fortement une chose ne suffit pas à la faire réussir et dès l’euphorie de la victoire retombée, la réalité revient rapidement s’imposer : le futur glorieux que l’on s’imaginait à quelques années, n’en finit plus de reculer.

Les promoteurs des lendemains qui chantent, incapables de sortir de leur carcan moral ne peuvent accepter la remise en cause de l’idéal qu’on leur a promis : ils choisissent plutôt de réprimer l’ajustement naturel du monde, de le nier et de combattre ceux qui s’opposent au nouvel ordre social, afin de contraindre la cité à demeurer en conformité avec leur doctrine. Ceux qui refusent sont tenus responsables de l’échec2, du seul fait que la crainte suffit à l’accusation. Par nature, nous avons tendance à redouter autrui et si nous ne lui faisons pas confiance, il fait un excellent coupable.

Les populations se retrouvent vite empêtrées dans la superstition de leurs dirigeants, au point de finir par le devenir elles-mêmes. Toutes les méthodes pour maintenir la stabilité se valent à ses yeux : ce peut être au travers de la haine raciale ou même par le moyen d’une guerre d’expansion territoriale, ce qui importera au final c’est que l’ordre social soit maintenu.

  1.  Qui n’a jamais passé ses démonstrations sous silence, par peur de déplaire à l’opinion d’un parent ou d’un ami, même lorsqu’il se fourvoie ouvertement ? Par cela, nous nous conformons à l’image que nous estimons nécessaire à la bonne entente mutuelle.
  2.  Les groupes fanatiques ont une tendance à fonctionner sur le même modèle : ils accusent les quelques-uns qui ne se plient pas au « grand plan » d’avoir « provoqué la colère de Dieu », « saboté le grand idéal », « pactisé avec les forces ennemies ». Sans se rendre compte que cette accusation place la poignée de dissidents dans la situation paradoxale d’être reconnus comme ayant plus de puissance que l’ensemble des croyants : c’est le principe du « bouc émissaire ».