Comment démoyenniser la démocratie : c’est quoi, le marché ?

Démocratie Vote Elections (Crédits : Theresa Thompson, licence Creative Commons)

La démocratie démoyennisée, c’est le marché. Mais qu’est-ce que le marché, et comment ça marche ?

Je parlais dans un précédent article de la nécessité de démoyenniser la démocratie. J’y montrais la supériorité du marché sur la démocratie comme mécanisme de prise de décision : le marché permet une meilleure expression des préférences. Mais, concrètement, qu’est-ce que le marché ?

J’aimerais proposer pour le marché une définition inédite, que j’illustrerai ensuite avec sa déclinaison précise. J’y montrerai également que des visions concurrentes du marché sont en réalité des descriptions différentes de la même chose.

Le marché, c’est tout ce que fait un individu quand il a réellement le choix. Ce choix, comme tout choix, se fait dans un environnement donné, qu’on appelle la réalité. Elle obéit à des lois que la science parvient à démontrer en transformant des théories en certitudes, en en faisant la preuve. Le marché, c’est l’action de l’homme libre dans son environnement. L’homme libre étant celui dont la propriété et la sûreté sont garanties, et qui est libre de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. S’il ne vit pas en ermite, si cet homme libre vit en société et interagit avec ses semblables, alors pour tous, la liberté, la sûreté et la propriété sont garanties. Chaque individu a donc un droit inaliénable et imprescriptible à sa liberté, sa propriété et sa sûreté. Le marché, ce sont les conditions qui règnent dans un environnement où sont garanties la sûreté, la propriété et la liberté. Mais concrètement, comment cela se décline-t-il ?

Il existe plusieurs visions du marché ainsi défini :

  • Le panarchisme est un régime politique dans lequel chacun est libre de choisir son régime politique. Les communistes peuvent se regrouper dans une société communiste, les socialistes avec les socialistes, les keynésiens avec les keynésiens, les libéraux avec les libéraux. Tous font les règles, pour eux-mêmes et leur groupe. Puisque chacun est libre de choisir son régime politique, il est impossible d’imposer à quiconque son propre choix. Un régime politique ne peut donc reposer que sur la volonté d’y participer.
  • Le volontarisme est une société volontaire. Les interactions entre individus sont librement consenties, et par extension les échanges et la coopération. Concrètement, ils peuvent donc organiser leurs régimes politiques comme ils l’entendent ; la vision panarchiste est une vision politique, d’ensemble, alors que la vision volontariste est une perspective individuelle. Top-down, bottom-up.
  • L’anarcho-capitalisme est un tout-marché. Les interactions sont régies par le droit de propriété, l’individu étant dans tous les aspects propriétaire de lui-même. Tout est marchand, l’État n’existe plus. Les régimes politiques coexistent, les interactions sont volontaires. C’est non seulement compatible, mais identique aux deux visions précédentes, considéré, cette fois, d’un point de vue économique.

De fait, si on conçoit chaque régime politique comme un État, et que la liberté des interactions et organisations permet la coexistence des régimes politiques, aucun n’est réellement un État. Aucun n’a le monopole de la contrainte, de la violence « légitime » : l’initiation de la violence à l’encontre d’autrui ou sa propriété est par nature illégitime. Chacun a le droit de se défendre face à l’initiation de la force ; le droit de résistance à l’oppression est garanti. Volontarisme et panarchisme aboutissent donc à une société où règnent les lois du marché, y compris dans les domaines parfois attribués aux États : État-providence, État régalien. L’État n’est plus là, mais ses fonctions sont toujours remplies. Il est au service des citoyens ; comme tout produit ou service, il est marchand.

Marchand ne veut pas dire payant. Lorsque la coopération est volontaire, elle est marchande, mais elle peut être unilatérale – je vous offre ceci, sans contrepartie. La solidarité, la charité sont marchandes si on y consent librement. Le contraire de marchand, ce n’est pas « non-marchand », c’est « contraint et forcé ». Donner à une œuvre de charité est marchand, organiser un camp de vacances est marchand, promener son chien est marchand, tant que vous n’y êtes pas forcé par autrui. Si vous êtes forcé de sortir votre chien sous la pluie, vous n’êtes pas forcé par autrui, mais par la réalité – votre chien doit sortir, qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige.

Une société démoyennisée, c’est donc une société concrètement sans État, idée qui provoque une réaction presque instantanée preuve d’une défiance acquise. Une société sans État est synonyme d’une société sans contrainte, à condition que soient garantis la sûreté, la propriété et la liberté1. La façon dont ces droits sont garantis est à la libre appréciation des individus qui vivent dans cette société ; ils peuvent les défendre eux-mêmes, s’organiser ensemble pour le faire, employer autrui à cette fonction contre rémunération, employer autrui à cette fonction en échange d’une libre contribution… Les choix sont ouverts, mais cela suppose qu’ils acceptent également de ne pas nuire à la sûreté, la propriété et la liberté d’autrui. Ce sont les absolus d’une société libre, d’une société volontaire, d’une société libérale, d’une société marchande. D’une démocratie démoyennisée. D’une société sans État.

Ceux qui craignent l’émergence d’une société sans État affirment souvent qu’elle ne parviendrait pas à remplir correctement les missions de l’État. Mais ce qu’ils craignent en réalité, c’est que ces missions soient remplies d’une autre façon que celle qu’ils prônent, qu’ils ne soient plus à même de choisir ou influencer les fonctions de l’État – alors qu’ils ne seraient jamais aussi libres dans leur relation à l’État que dans une société où ils donnent le nom d’État à ce qu’ils veulent. Ce qu’ils veulent, c’est choisir aussi la relation des autres à l’État, leur imposer sa contrainte. À quoi bon ?

Si vous avez des doutes et craignez que dans un tel système, où on ne serait plus obligé de financer les soins des malades, la subsistance des dépendants et l’éducation des enfants, que plus personne ne s’en occupe, demandez-vous pourquoi. Qu’est-ce qui, intrinsèquement, rendrait impossible une telle coopération ? Si la démocratie reflète la volonté générale, l’avis de la majorité, alors il existe au moins une majorité de personnes qui sont d’accord avec vous pour dire que c’est important, et qu’il faut s’en occuper. Et qui, s’ils ont l’intégrité nécessaire pour accompagner la parole du geste, s’en occuperont.

Peut-être pas exactement de la même façon que vous auriez pensé. Ils auront le choix de le faire, et aussi le choix de comment ils le font. Mais si vous pensez qu’ils ne le feront pas, demandez-vous pourquoi, alors que vous le feriez, ils ne le feraient pas. Dans une société libre, vous êtes responsable de vos choix et de leurs implications. Vous n’êtes pas responsable de votre environnement, pas responsable de ce qu’il vous arrive, mais vous êtes responsable des choix que vous faites dans vos actions et interactions.

Pour comprendre ce qu’est une société libre, un marché, il suffit de comprendre ce principe : vous décidez de tout, tant que vous ne nuisez pas à la sûreté, à la propriété et à la liberté d’autrui. Les choix sont ouverts. Pour la police par exemple : une police municipale, une police nationale, une milice à la place de la police, une police élue… Les citoyens décideront, et vous aurez bien sûr votre mot à dire à chaque fois. Bien plus souvent, donc, que dans une démocratie.

  1. dans cet ordre, ce qui fera l’objet d’un prochain article