Que signifie le dégel des relations diplomatiques Cuba-USA ?

Hugo Chavez Fidel Castro Credit Antonio Marín Segovia (Creative Commons)

Le castrisme essaie de présenter le dégel diplomatique avec les États-Unis comme une réussite cubaine, mais c’est surtout une assurance face à l’effondrement du parrain vénézuélien.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Hugo Chavez Fidel Castro Credit  Antonio Marín Segovia (Creative Commons)
Hugo Chavez Fidel Castro – Credit Antonio Marín Segovia (Creative Commons)

Lorsque le rapport de Nikita Khrouchtchev au 20e congrès du Parti communiste de l’Union Soviétique (1956) reconnut et dénonça les crimes de Staline, l’aura du socialisme réel reçut un coup fatal. Les partis communistes prosoviétiques, de même que les intellectuels qui avaient professé une vénération mystique pour Staline – tels Aragon, chantre du goulag stalinien (« Je veux parler de la science prodigieuse de la rééducation de l’homme »), ou le Chilien Pablo Neruda (« Staline est le midi, la maturité de l’homme et des peuples ») – virent leur fanatisme désavoué par l’autorité suprême de leur propre camp : Moscou.

Aujourd’hui, un phénomène d’une autre nature, mais non moins bouleversant pour autant, est en train de briser ce qui pouvait rester, chez les « révolutionnaires » de l’Amérique latine et d’ailleurs, de foi dans la viabilité du socialisme. Il s’agit de l’échec économique patent du « socialisme du 21e siècle » instauré au Venezuela par l’aujourd’hui défunt Hugo Chávez.

Tous les indicateurs y sont en effet au rouge, ou plutôt par terre. Le pays est entré en récession en 2014. Le taux d’inflation, le plus élevé de l’Amérique latine, atteignit le chiffre record de 68,5% en 2014 et s’achemine cette année vers les 100%. La pénurie de produits de première nécessité se généralise et oblige les Vénézuéliens dans leur ensemble à passer un total de 35 millions d’heures par semaine à faire la queue à la recherche d’articles dont les prix sont contrôlés par l’État.

Selon une étude récente menée par trois universités vénézuéliennes, la pauvreté – que le chavisme se vantait d’avoir réduite – dépasse aujourd’hui le niveau d’avant Chávez : le pourcentage des foyers pauvres aurait atteint 48,4% en 2014 contre 44% en 1998, année de l’arrivée de Chávez au pouvoir.

Le fait qu’un énième modèle socialiste soit parvenu à mettre à bas l’économie du pays possédant les plus grandes réserves d’or noir de la planète – et ayant de surcroît profité d’un boom pétrolier sans précédent, pendant lequel le prix de ce produit de base a augmenté de plus de 1000% – oblige les défenseurs du castrochavisme à tempérer leurs ardeurs idéologiques.

À commencer par le régime cubain, qui a de sérieuses raisons de s’inquiéter du désastre vénézuélien. Car le Venezuela chaviste porte à bout de bras l’exsangue économie cubaine, lui fournissant à des prix dérisoires, depuis de longues années, autour de 100000 barils de pétrole par jour, dont une partie est revendue régulièrement au prix fort par le régime cubain dans le marché international.

Tout naturellement, La Havane se voit contrainte d’anticiper le jour où l’aide du Venezuela devra cesser. Il lui faut donc chercher des moyens alternatifs de survie, quitte à se tourner vers l’« empire », avec son juteux marché intérieur et ses touristes, son dynamisme technologique et son capital naguère honni.

D’où le rapprochement diplomatique entre Cuba et les États-Unis sans qu’ait été levé, comme le demandait le régime cubain, l’embargo imposé par les États-Unis.

Le castrisme essaie de présenter ce dégel diplomatique comme une réussite cubaine, arguant que Cuba a bien fait de « tenir bon face à l’empire ». Or, à y regarder de plus près, il s’agit plutôt, comme le souligne la bloggeuse et dissidente cubaine Yoani Sánchez,  d’une défaite pour La Havane.

En effet, la rupture des relations économiques entre Cuba et les États-Unis depuis plus d’un demi-siècle et l’embargo qui s’en est suivi furent des mesures prises par Washington en réaction aux expropriations non indemnisées des entreprises américaines opérant à Cuba. Or, il s’avère que ces expropriations n’eurent qu’une seule raison d’être : l’hostilité idéologique de la révolution castriste envers les investissements étrangers.

Le « peuple », prétendument représenté par le Parti communiste, mettrait toutes les ressources confisquées au service d’un véritable développement économique de l’île, lequel profiterait, martelait-on, à toute la population plutôt qu’à une caste de privilégiés au service de l’impérialisme (sous-entendu américain).

Hier, donc, les castristes stigmatisaient les capitaux étrangers, source selon eux d’exploitation néocoloniale des pays du tiers-monde. Aujourd’hui, après avoir mis à bas l’économie de Cuba, ils accueillent à bras ouverts ce même capital, empochant au passage une partie du salaire des ouvriers travaillant pour des entreprises étrangères.

C’est à y perdre son latin. Depuis le début de la révolution cubaine, le régime castriste aurait parfaitement pu profiter de la proximité géographique de l’économie américaine s’il n’avait pas cru, par ferveur idéologique, pouvoir faire mieux en se débarrassant des capitaux américains. Mais voilà que, plus d’un demi-siècle plus tard, il lève le drapeau blanc face à ces capitaux, ayant entre-temps fait perdre à Cuba, dans le petit jeu d’expropriations-embargo, la bagatelle de 100 milliards de dollars selon ses propres estimations.

Le socialisme réel en Amérique latine, avec Cuba à la recherche d’une nouvelle bouée de sauvetage et le Venezuela au bord d’une crise humanitaire, offre un spectacle de désolation qui nous ramène curieusement à Aragon.

Dans son roman Aurélien (inspiré du cas non glorieux de son ami Drieu La Rochelle), Aragon se réfère à une ville vide et silencieuse : « Une ville frappée d’un malheur. Quelque chose comme une défaite […] Des épées abandonnées, des armures. Les restes d’un combat sans honneur. »

Rien ne pourrait dépeindre mieux que ces mots l’état délabré dans lequel se trouve, non pas une ville, mais une idéologie, celle du castrochavisme, avatar contemporain et déjà flétri du communisme jadis loué par Aragon.