Le « jacobinisme libéral » ou le mariage de la carpe et du lapin

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À l’opposé de la plupart des libéraux, Gaspard Koenig prône un État très centralisé.

Par Pierre Chappaz

koenigSi la France a un État particulièrement centralisé, on le doit au jacobinisme. Aujourd’hui, deux cents ans après Robespierre, rares sont ceux qui souhaitent encore plus de centralisme. Gaspard Koenig, un philosophe qu’on voit beaucoup dans les médias, est de ceux-là.

Son livre récent, Le Révolutionnaire, l’Expert et le Geek, n’est pas facile à lire. Il y décline, dans un style chargé d’une multitude de références (l’abbé Sieyès, Le Chapelier…) sa thèse centrale : rien ne doit s’interposer entre l’État et l’individu. Il faut une « centralisation puissante pour émanciper l’individu de ses tutelles ». L’ennemi, ce sont les communautés, les corps intermédiaires, les collectivités locales… c’est ce qu’il appelle le « jacobinisme libéral », terme inventé par l’historien socialiste Pierre Rosenvalon.

Koenig est donc partisan d’un État très centralisé et fort, à l’opposé de la plupart des libéraux (dont je suis) qui plaident pour la décentralisation et la subsidiarité.

Logiquement, il s’affiche donc contre la régionalisation, pour une recentralisation. « Repoussons le politique le plus loin possible (des habitants), pour mieux autonomiser le local ». Comprenez : dans le monde idéal du philosophe, les citoyens pourront s’associer pour toutes sortes d’activités, à l’exception de la politique et de l’enseignement, domaines réservés de l’État central.

Le philosophe réclame l’interdiction de l’enseignement privé. Pour lui, la mission première de l’État est de libérer l’individu en l’arrachant à son milieu d’origine, sa famille ou sa religion. Ainsi il propose « une réforme (de l’enseignement) brutale, (qui) entrainera des résistances, que l’État jacobin devra briser sans état d’âme ».

L’homme a du style ! Mais sa philosophie, si elle était mise en œuvre, risquerait bien de produire des hommes déracinés, hors-sol, coupés de leur culture et de leur histoire personnelle et familiale.

À l’opposé de la méfiance traditionnelle des libéraux vis-à-vis de l’État, Koenig veut faire « l’individu par l’État », et non pas « l’individu contre l’État ». L’auteur moque ainsi les positions des libéraux classiques (également appelés libertariens), dépeints comme des nostalgiques des sociétés primitives. Comme si entre l’État tout-puissant et les Guaranis d’Amazonie il n’existait pas de nombreux exemples de sociétés ou l’État est efficace, décentralisé et respectueux de la liberté des citoyens. C’est le cas de la Suisse où je vis, pays de la démocratie directe à tous les niveaux de décision, du gouvernement modeste, et d’une grande liberté de l’individu.

Je dois l’avouer, j’ai achevé le bouquin en diagonale, tant la dernière partie sur Internet m’a épuisé. Koenig y brasse à peu près tous les débats autour de la technologie, de la protection de la vie privée jusqu’au transhumanisme, non sans un confusion certaine.

Il présente comme une évidence la prochaine disparition du travail à cause des robots. La thèse n’est pas nouvelle, elle peut sembler crédible aux yeux des Français habitués au chômage de masse causé par les politiques anti-business des gouvernements successifs, mais le fait est que la plupart des pays développés connaissent le plein emploi. Amateur de belles formules, l’ancien copywriter de Christine Lagarde s’exclame : « l’économie du partage est l’économie du servage » ; « la gratuité (des services Internet) a un prix colossal : l’expropriation de soi »… Je suis connecté depuis 20 ans, travaillant dans l’internet, et je ne me reconnais en rien dans ses analyses. Ainsi quand il dénonce la « démocratie liquide » (démocratie participative par Internet), parce que, tenez-vous bien, « le moi du citoyen cesse d’être celui de l’intérêt général pour devenir la pure traduction d’un intérêt particulier ». Vous avez bien lu, et peut-être comme moi vous demandez-vous comment un auteur qui énonce ce genre de sentence peut être présenté comme un libéral par les médias unanimes ?

La conclusion de Koenig est que « sous les apparences du cool, la Tech recèle une potentialité totalitaire extrême ». C’est le genre d’affirmation avec laquelle tout le monde se sent spontanément d’accord, et pourtant elle est fausse, car elle ignore un facteur essentiel qui est la puissance de l’autorégulation sur Internet. Le jour où une société privée, Google, ou Facebook, ferait un usage incorrect des données concernant les individus, son service serait immédiatement abandonné par ses utilisateurs. Je n’ai pas vu en revanche dans le bouquin de Koenig, mais peut-être l’ai-je loupée, de dénonciation de la vraie menace, celle des États, qui à coup de lois anti-terroristes mettent en place la surveillance de masse des citoyens par Internet.

Décidément, quand bien même je partagerais certaines positions de l’auteur, qui défend quelques idées libérales (il dénonce le planisme et le règne des experts, demande la suppression du statut de fonctionnaire, mais propose aussi de faire défaut sur la dette, ça c’est plus loufoque que libéral), je ressens un gros malaise.

Comme disait Bastiat, qui est un des pères du libéralisme, il y a « ce qui se voit, et ce qui ne se voit pas ». Dans « Jacobinisme libéral », on voit bien le mot libéral. Mais la philosophie qui se cache derrière semble receler quelques relents totalitaires.


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