La voie du journaliste

Portrait du journaliste en critique social.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

hackers meet journalists credits Ophelia Noor (CC BY-NC-ND 2.0)
hackers meet journalists credits Ophelia Noor (CC BY-NC-ND 2.0)

 

Si l’on devait s’astreindre à faire preuve d’esprit critique, perpétuellement, à chaque instant de notre vie et sur tous les sujets possibles, notre existence ne serait pas simplement exempte de manipulations, mais aussi de presque toutes autres activités. La nature ne nous ayant pas simplement privés de l’omniscience, mais aussi d’une infinie concentration, le plein usage de notre esprit ne s’avère abordable que parcimonieusement.

Même les plus grands penseurs se trouvent, à un moment ou à un autre, touchés par la simplicité d’une acceptation sans jugement. C’est un fait qu’il est malaisé d’ignorer, tant il s’est avéré perturbateur, durant l’histoire humaine. Quantité de philosophes furent soudainement frappés par la perte temporaire de leur esprit critique, puis par la honte de l’avoir perdu. Au point d’aller jusqu’à refuser toute remise en question, même face à une incontestable tromperie.

C’est pour cette raison que les masses, même les plus éclairées et les plus sensibles à l’argumentation critique, finiront inévitablement par retomber dans la facilité d’une approbation gratuite. L’explication en est aussi évidente que difficile : le jugement est un acte épuisant alors que l’acceptation apparait aussi aisée que reposante. L’effet d’entraînement1 est trop fort pour que même le plus raisonnable personnage puisse indéfiniment l’ignorer, en tous domaines, sans s’écarter entièrement du monde des Hommes comme un ermite.

Au même titre que tout organisme dépourvu de système immunitaire finirait inévitablement infecté par une maladie, une société éprouvera nécessairement une dégénérescence, en l’absence de spécialistes du jugement critique, pour prendre en charge professionnellement cette activité. C’est là la raison qui initia la création de la spécialité de journaliste, ces analystes et ces agents du renseignement travaillant en source ouverte2. Ils auront à s’assurer que le traitement de l’information soit effectué, pour un public, en fonction de ses nécessités. Se plaçant alors comme un remplacement de leur jugement déficient, épargnant son usage aux cas les plus impérieux, où il est expressément nécessaire.

Les activités de journaliste sont voisines de celles du philosophe, en cela qu’il se sait contraint à une très large maîtrise, s’il veut espérer s’en sortir dans sa tâche. S’il ambitionne d’apporter une explication sur tel ou tel sujet, il se doit d’en comprendre les bases fondamentales. C’est un emploi qui l’astreint à une profonde compréhension de l’ensemble de la philosophie, y compris sous son pendant plus mathématique.

Le public n’a, bien malheureusement, ni la force mentale ni le temps ni même l’éducation nécessaire à une telle spécialisation. Il y aura toujours ce besoin, essentiel, que quelqu’un effectue pour lui une grande partie de cette tâche.

Le pouvoir d’un journaliste est immense : il devient l’esprit critique de son commanditaire et s’il contrôle l’information qui lui parvient, il peut alors la manipuler selon ses désirs. Puisque, si l’on ne peut la confronter, n’importe quelle variation dans une déclaration devient une réalité absolue, faute d’avoir les ressources ou le temps d’en démontrer le contraire.
C’est cette puissance, fondamentale à la profession, qui la rend d’autant plus importante qu’elle s’avère des plus dangereuses. Nul métier, dans l’Histoire, n’a autant compté de propagandistes dans ses rangs que le journalisme. Tous les agents d’endoctrinement des gouvernements les plus totalitaires en furent, sinon dans la démarche, au moins dans leurs méthodes.
Cette malédiction, qui poursuit par ailleurs tout autant le philosophe, n’est liée qu’à une chose : l’œuvre sur lequel travaillent l’un comme l’autre vise à frapper l’esprit humain, c’est-à-dire à y entrer, par l’usage des mots, afin modifier sa perception du monde.

Il ne s’est jamais vu de tyrannies qui se soient totalement passées de journalistes. L’importance d’un tel spécialiste dans le contrôle de l’information est vitale, face au besoin de maîtriser de l’esprit des masses, pour espérer s’en passer plus de quelques jours. C’est filtrant le renseignement et sa diffusion que l’on peut maintenir une situation contre-nature, dans le temps. Autrement, le caractère chaotique de l’esprit humain viendrait à bout même du plus solide appareillage, comme la grande chaleur peut détruire le blindage le plus résistant.

C’est pour toutes ces raisons que, dans une contrée au gouvernement despotique, un authentique journaliste est plus dévastateur qu’un régiment de soldats entraînés. Car la seule chose qui permet à une autorité de se maintenir, ce n’est rien de plus qu’une idée, qui conduit à une acceptation et par là, à la soumission inconditionnelle.

L’information que l’on implante dans l’esprit d’un être vulnérable peut être suffisamment forte pour le conduire, à terme, à son suicide ou à lui faire détruire sa propre famille. C’est cette ligne entre l’activité de gardien de la vérité et le vecteur du pouvoir qui détermine la stabilité ou l’anéantissement d’une société. Nul ne peut survivre longtemps à une conduite contre-nature, l’axiome de non-contradiction ne pouvant être enfreint.

Cette capacité à user de la communication comme d’une arme, conduisant à la soumission, implique le métier de journalisme. C’est, comme de nombreuses autres choses, parce que cette activité intellectuelle est possible qu’elle en devient nécessaire. Sans un usage régulier et entretenu de l’esprit, il se retournerait contre celui qui s’imaginerait pouvoir s’en passer sans craintes.
C’est là l’objectif du professionnel : appliquer en permanence son propre esprit critique à chaque décision de groupe, à chaque verdict pour les mettre en rapport avec des faits. Pas une journée ne doit pouvoir s’écouler sans que la critique ne se diffuse sur tous les sujets.

Puis d’autres spécialistes, aussi journalistes, s’assureront qu’elle soit suffisamment claire pour qu’aucun fait n’échappe à ceux qui courent le plus de risques à l’ignorer. Ce n’est pas simplement la recherche de la vérité, propre au scientifique qui motive le véritable journalisme, mais une détermination à chasser l’ignorance.
En plus de la compréhension qu’il tire d’un savoir-faire pluridisciplinaire, il est aussi le professionnel qui a le plus grand besoin de concevoir des méthodes qui lui soient propre, en tant que personne. Elles lui permettront de s’adapter à un monde sans cesse changeant et aux défauts de sa propre personnalité.

Voilà le cœur de sa tâche, en tant que théoricien : l’univers qui l’entoure est enchâssé de mystères qui lui seront, pour beaucoup, incompréhensibles de son vivant. Afin de pouvoir juger avec un esprit aiguisé d’une réalité dont il ne sait finalement que peu de choses, il devra, au même titre que le scientifique dans ses papiers, appliquer des méthodes lui donnant la possibilité de déterminer le vrai du faux. S’assurant par-là de l’exactitude des travaux de ses pairs, par sa rigoureuse recherche.

Tout cet ensemble d’activités demeurent inaccessibles aux autres métiers. Non pas parce qu’ils en seraient incapables, mais bien parce qu’ils n’auraient ni le temps ni la force de passer une vie entière à effectuer une si rigoureuse opération, sans renoncer préalablement aux autres. Car c’est bien là, la tâche journalistique, que d’appliquer une méthode à l’analyse de toutes les informations, non plus seulement de celles qui lui sont directement utiles.

Or, s’il apparait que lui travaille pour un public, sans restriction quant à l’origine de celui-ci, il en existe d’autres qui opèrent pour un commanditaire plus spécifique. Que ce fusse un gouvernement, servant alors d’agent du renseignement au service d’un pouvoir politique. Mais aussi pour le compte d’une armée, en tant qu’analyste militaire. Il aura, dans tous les cas, pour tâche d’effectuer une analyse rigoureuse et méthodique des données qu’il va recueillir, afin d’assister autant que possible à la prise d’une décision, ainsi qu’à la bonne marche des activités organisées.
Finalement, il apparait que toutes les professions intellectuelles s’essayent au journalisme au moins une fois durant leur tâche : lors de la préparation du discours. C’est à cet instant que le scientifique, l’artiste, l’enseignant, l’enquêteur ou même le philosophe doivent sortir de leur propre sphère de travail pour s’exprimer, face au monde. Afin que leurs travaux soient jugés par leurs pairs. Selon des critères qu’ils espèrent au moins aussi drastiques que les leurs.

  1.  Cette capacité qu’ont les groupes à s’émuler mutuellement, à s’entraîner à agir d’une manière semblable, face à un évènement.
  2.  C’est à dire « qui tirent leurs informations d’une source accessible à tous », qui n’est en cela ni secrète ni cachée. S’ils viennent à utiliser une source fermée, c’est-à-dire inaccessible au public, ça devra se retrouver dans la validité des données et de l’analyse qui en découleront. Sous peine de voir l’ensemble du travail critique être immédiatement et intégralement remis en cause.