Aristote contre Marine Le Pen

Et si on essayait d’évaluer le programme de Marine Le Pen à l’aune du principe de non-contradiction ?

Par Christophe de Voogd.

Marine Le Pen à la tribune - Credits Rémi Noyon (CC BY 2.0)
Marine Le Pen à la tribune – Credits Rémi Noyon (CC BY 2.0)

 

Comment s’y prendre ? Comment attraper ce véritable « furet idéologique » qu’est le Front National version Marine Le Pen ? Et comment désamorcer son pouvoir croissant de séduction ? Les autres forces politiques du pays semblent bien embarrassées, recourant souvent à la technique de la « rediabolisation », qui consiste à rabattre le Front National de Marine sur celui de Jean-Marie sur le thème, « le FN n’a pas changé » !

Or, force est d’abord de constater que la diabolisation, utilisée sans relâche depuis 30 ans, n’a guère été efficace pour contrer la montée du FN. L’on a encore pu mesurer le bien piètre résultat de cette stratégie qui a été au cœur de l’offensive de Manuel Valls dans la campagne des dernières départementales.

Davantage, elle ne rend pas compte des évolutions évidentes de ce parti depuis 2011, de sa stratégie de conquête du pouvoir et de l’extension de son électorat à des couches jusqu’ici peu perméables à la rhétorique d’extrême-droite (fonctionnaires, jeunes, retraités). Le rôle majeur d’un Florian Philippot, issu du chevènementisme, marque bien ce changement de rhétorique comme de programme, vers une forme de social-étatisme diamétralement opposé aux positions du « vieux » Front.

La « rediabolisation » fait trop souvent l’économie de toute argumentation de fond. Ainsi de l’appel rituel aux « valeurs de la République » sans jamais les expliciter, alors même que Marine Le Pen ne cesse de les mettre en avant, quitte à les détourner (« laïcité », « démocratie », « souveraineté »). En tout état de cause, le combat de valeurs en politique est d’une efficacité limitée, comme l’a démontré Max Weber, puisqu’elle oppose des « éthiques de conviction » incompatibles et ne peut se résoudre que par un pur et simple rapport de forces.

Enfin et surtout la crise actuelle entre fille et père et son dénouement imminent en faveur de la première rend désormais cette argumentation largement inopérante, même si les positions « ultra » et les dérapages d’une partie du Front national ne disparaîtront pas du jour au lendemain.

À vrai dire, la persistance (minoritaire) du « vieux » front au sein du nouveau ouvre un autre angle d’attaque aux adversaires du FN, celui de la contradiction interne. Procédé dont la puissance est sans égale : la contradiction heurte en effet en nous l’un des principes fondamentaux de la logique, tel qu’énoncé par Aristote :

« Le principe le plus solide de tous est celui à propos duquel il n’est pas possible de se tromper… Quel est ce principe ? Il est impossible que le même prédicat appartienne et n’appartienne pas en même temps à la même chose et sous le même rapport… Si donc il n’est pas possible que les contraires appartiennent en même temps à la même chose, et comme l’opinion contraire à une opinion est sa contradictoire, il est manifeste qu’il est impossible que le même homme pense simultanément que le même est et n’est pas » (Métaphysique, Gamma 3).

Resitué dans notre époque, Aristote, auteur également d’une Rhétorique (au sens noble du terme, c’est-à-dire l’art de l’argumentation), nous invite ainsi à montrer que les positions du FN sont contradictoires, soit avec ses propres diagnostics et ses propres objectifs, soit avec une partie de son électorat ou de ses élus.

Cette voie a l’immense avantage de mettre en évidence l’incompétence ou l’incohérence (ou les deux !) de l’adversaire et détruit ainsi la ressource fondamentale de tout aspirant au pouvoir : sa crédibilité1.

L’on n’en prendra ici qu’un exemple, mais décisif, car concernant l’une des propositions-phares du FN : la sortie de l’euro.

L’on sait en effet que le FN ne cesse de dénoncer la renégociation de Lisbonne de 2007 qui a « ignoré le non » au referendum sur la Constitution européenne en 2005 et « s’est assis sur la volonté du peuple français ». À vrai dire la dénonciation outrée de ce « scandale anti-démocratique », constitue l’un des leitmotivs de la rhétorique FN. Or que propose ce dernier en matière de sortie de l’euro ?

« La France doit préparer, avec ses partenaires européens, l’arrêt de l’expérience malheureuse de l’euro, et le retour bénéfique aux monnaies nationales qui permettra une dévaluation compétitive pour oxygéner notre économie et retrouver la voie de la prospérité. Le couple franco-allemand doit jouer ce rôle moteur dans cette concertation et cet arrêt programmé de l’expérience de l’euro. Il doit retrouver l’initiative et permettre à la zone euro de sortir du marasme… Bien préparée, concertée avec les autres nations européennes, la fin ordonnée de l’euro est la condition de la renaissance économique de la France. » (Programme du FN)

Autrement dit, le FN ne propose rien d’autre qu’une renégociation de type Lisbonne. Or il oublie de rappeler un fait capital : les Français sont entrés dans l’euro… par référendum, celui de Maastricht en 1992 !

La conclusion s’impose : le Front national propose, pour la sortie de l’euro, ni plus ni moins, que de « s’asseoir sur la volonté du peuple français », telle qu’elle a été exprimée souverainement en 1992, et accessoirement, confirmée aujourd’hui de sondage en sondage.

Contradiction flagrante tant sur la forme (renégociation intergouvernementale contre référendum) que sur le fond (le vœu véritable du peuple français), mais qui est curieusement peu relevée dans le débat public. Elle est peut-être l’une des raisons, avec le non-sens économique d’une telle mesure, de la discrétion croissante de la direction du FN sur ce projet, qu’il mettait, il y a peu encore, en tête de son agenda…

Sur le web

  1. Lukasiewicz, le grand logicien polonais, qui a remis en cause le principe de contradiction d’Aristote, parce que logiquement indémontrable, n’en reconnait pas moins son utilité pratique irremplaçable, « dans la mesure où il constitue l’unique arme contre l’erreur et le mensonge.