Éducation : eruditio delenda est

Bonnet d'âne - Photo : Sylvain Masson - Modèle : Clem - via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

Comment l’enseignement fut détruit en France à force d’égalitarisme et d’anti-élitisme…

Par Loïs Henry.

Bonnet d'âne - Photo : Sylvain Masson - Modèle : Clem - via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)
Bonnet d’âne – Photo : Sylvain Masson – Modèle : Clem – via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0)

La lutte contre les inégalités à l’école : voilà l’objectif de François Hollande pour son quinquennat. Tout commençant toujours par le symbole, tout avait commencé avec Sciences Po. L’institution parisienne sous l’impulsion de Richard Descoings avait renoncé à son épreuve, pourtant célèbre, de « Culture Générale » au concours d’entrée. Pour la remplacer ? Des langues. Le prétexte ? Cette épreuve était accusée d’entrainer de trop grandes inégalités sociales face au concours. Pour faire court, Descoings, c’était le Bourdieu du pauvre. Lisant le célèbre sociologue français entre deux avions, il avait compris que l’école était discriminatoire puisqu’il fallait provenir d’un milieu à fort capital culturel pour y réussir. Prenant peut-être le terme à la lettre, on faisait vite le raccourci suivant : la « culture légitime » (c’est-à-dire la culture générale à Sciences Po) est transmise par les milieux à « fort capital » (culturel et/ou économique) et du coup, il faut l’éradiquer pour avoir un concours plus égalitaire. Une fois l’épreuve supprimée, il suffisait de louer ces bonnes vieilles langues modernes et se faire le chantre de la « mondialisation », et son éternel refrain sur la culture de l’autre qui nous enrichit tant, qui rend la France belle et qui fait chanter les oiseaux, etc, etc.

Du moment que le diplômé de Science Po parlait espagnol et connaissait l’histoire et les auteurs espagnols mieux que les français, tout allait bien. Il ne fallait pas non plus qu’une connaissance prononcée et fine d’un Flaubert, d’un Rousseau ou d’un Bergson en fît un Français fier en plus d’un être cultivé. Mais, il manquait une petite étape à ce raisonnement un peu rapide et indigne de l’intelligence de Descoings : sont-ce les riches ou les pauvres les meilleurs en langues ? Qui aujourd’hui a l’argent pour envoyer ses jolies têtes blondes aux États-Unis, « chez son oncle parfaire son anglais » (et découvrir les autres cultures, c’est super important) ?  Pour être cultivé, il suffit de lire. Pour parler un anglais parfait, il suffit de naître. Il fallait bûcher et sérieusement réfléchir pour obtenir une note suffisante à l’admissibilité en Culture Générale. Maintenant, il suffit d’avoir un « père australien », une « mère qui travaille à New-York » pour rentrer à Sciences Po. Peut-être étaient-ce les héritiers qui entraient en bataillon à Sciences Po, mais au moins ils avaient des qualités intellectuelles et une capacité à mobiliser une culture sûre d’elle-même. Aujourd’hui, le glandeur du XVIe a sa chance. Quant à ce travailleur qui parle un anglais scolaire… Il ne doit pas suffisamment maîtriser la complexité et l’ingéniosité de la culture américaine.

Sciences Po fait, l’ENA a décidé de suivre la marche en faisant une épreuve de culture générale appauvrie qui n’a de culturelle que son rapport au manuel de révision du parfait candidat. Seule la connaissance du droit public est désormais exigée. Il est vrai qu’une vilaine référence à un peu d’histoire ou de philosophie, c’est vraiment trop dans une copie.

Les élites criblées de balles, le gouvernement s’est penché sur le cas de l’Éducation Nationale. Jusqu’à présent, les matières optionnaires les plus exigeantes accueillaient les meilleurs élèves. Allemand, Section Européenne, Latin, Grec. Il est vrai que pour rejoindre ces cours optionnaires, encore fallait-il préférer la compagnie d’un professeur et d’un livre à celle du joint et d’un écervelé devant le collège. Les classes préparatoires ne s’y trompaient pas et valorisaient ces dossiers qui attestaient avoir suivi une forme de « cursus honorum » du secondaire. Quelques statistiques plus tard, stupeur à l’Éducation Nationale : ces sales riches et de fils de profs noyautaient les cours de latin, de grec, d’allemand et de section européenne ! Le pauvre issu des faubourgs n’avait droit qu’à l’espagnol.

najat rené le honzecPour faire face à cette inégalité scandaleuse qui consiste à laisser des élèves sérieux et motivés le loisir de suivre des cours optionnaires, le gouvernement avait deux possibilités. Rendre le cours de latin obligatoire ou le supprimer. Le problème était qu’avant 1936, le latin avait une place importante dans l’éducation. Histoire de ne pas insulter ce bon vieux Léon Blum, la solution semble plutôt être de supprimer carrément le latin. Et les sections européennes. Et le grec. Quant à l’allemand, je recommande une bonne guerre. On n’aura qu’à fusiller ceux qui suivent les cours. Problème : l’amour de la culture germanique fait partie du grand programme de réconciliation franco-allemand depuis cinquante ans. Problème : le latin, c’est la racine de notre civilisation, de notre langue et de notre histoire. Pourquoi un collégien ne pourrait-il avoir le vrai désir d’apprendre cette langue subtile, pleine de secrets et si mystérieuse pour qui l’entend la première fois ? Pourquoi le gouvernement semble-t-il refuser un goût inné pour la culture ? Ou du moins, un intérêt. Il semblerait que l’on accuse les élèves des classes de latin d’être formatés pour suivre la matière, comme si cela était un service à leur rendre de leur éviter le vita, vita, vitam, vitae, vitae, vita.

N’est-ce pas sous-entendre que la culture, c’est « chiant » ? Fort heureusement, Valls n’a pas aimé ses cours de latin au collège. Perdu dans les déclinaisons de l’adjectif, il aurait préféré un bon vieux spectacle de ce sacré Debbouze. Il faut cependant le dédouaner d’une chose : les programmes scolaires étaient si minimes que l’on croyait y voir une blague. Au moins, Valls assume le fait d’enseigner l’art de la bonne blague aux enfants au collège. Tant qu’on y est, ça changera les parents de la flûte à bec.

Pour lutter contre les inégalités, le gouvernement veut mettre fin à tout ce que l’école apprend et qui est capable de discriminer les élèves entre eux, selon qu’ils ont suivi ou pas l’option. Mais une fois encore, le raisonnement s’est arrêté à la case prison. Que feront les « riches » lorsqu’ils verront ce que l’on apprend à leurs enfants ? Lorsqu’ils entendront que leurs petits bouts ne peuvent pas apprendre gentiment leurs déclinaisons dans un lycée public ? Ils les quitteront. Ils iront sans réfléchir dans les établissements privés qui apprennent encore quelque chose à leurs enfants.

Mais surtout, qu’on l’enseigne ou pas, la culture reste la culture. Quand les élèves seront face à leur copie et leur sujet à l’École Normale Supérieure, on ne se demandera pas s’ils ont joué le jeu de l’école publique ou si le compte en banque a permis d’y échapper. On ne se demandera pas comment ils « savent tout ça ». Il y aura ceux qui auront été victimes d’un désir sanglant d’égalitarisme et qui n’auront pu apprendre que ce que le programme voulait bien leur enseigner. Et ceux qui marqueront les esprits par leurs nombreuses références, une finesse d’esprit et leur manière unique de citer des auteurs latins dans la langue d’origine… Il y aura ceux qui connaîtront la culture publique et ceux qui connaitront la vraie culture, celle des beaux textes et des grands auteurs que l’on ne cite plus en cours, de peur de stigmatiser de pauvres âmes qui aimeraient bien revoir une vidéo de Cyprien en guise de cours de français.

Il en sera fini du Rastignac qui s’élève en cultivant ses talents et en travaillant, il n’y aura que la petite tête blonde qui a un oncle à New-York, une mère russe, qui vit entourée de grands écrivains, historiens et philosophes et qui a quelques lingots à placer dans une institution privée.

J’aimerais poser une question simple. À quoi sert l’école ? Elle sert à mener l’élève vers ce qu’il n’aime pas. À se sortir hors de lui-même et à l’amener vers ce qu’il n’aurait imaginé désirer. Le principe de l’école à la française, c’est celui des Lumières, c’est l’enseignement qui « sort l’Homme d’une minorité qui n’est imputable qu’à lui-même. La minorité, c’est l’incapacité de se servir de son entendement sans la tutelle d’un autre. C’est à lui seul qu’est imputable cette minorité dès lors qu’elle ne procède pas du manque d’entendement, mais du manque de résolution et de courage nécessaires pour se servir de son entendement sans la tutelle d’autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement : telle est donc la devise des Lumières ». Je cite Kant une dernière fois avant de remballer mes idéaux inégalitaires mal placés. L’école, c’est l’institution qui sort l’élève de Jamel Debbouze pour lui faire rencontrer Molière. C’est l’institution qui montre ce que nos ancêtres ont pu penser pour nous faire nous-même. Ce n’est pas celle qui supprime l’enseignement de l’Histoire pour ne pas « choquer les consciences » des moins aptes à sortir de la facilité d’eux-mêmes. Mais à quoi fallait-il s’attendre, venant de ce gouvernement de la haine de soi et de l’appel à s’accomplir dans la facilité ? À défaut d’incarner les beaux hussards noirs de la République, ils en seront les croque-morts.