États-Unis : le poids des dépenses militaires

Presque tout le monde aux États-Unis connait quelqu’un qui est payé par le Pentagone. C’est ce qui fait son pouvoir de négociation.

Par Véronique de Rugy.
Un article de Reason

F-35 credits Rob shenk (CC BY-SA 2.0)
F-35 credits Rob shenk (CC BY-SA 2.0)

 

Le ministère de la Défense américain (DOD), avec ses 2,3 millions de salariés, est le plus gros employeur de l’ensemble des États-Unis. L’industrie de la défense, qui est le principal bénéficiaire des dépenses du ministère, emploie directement ou indirectement 3 millions de personnes supplémentaires. En un mot, c’est la raison pour laquelle il est si difficile de réduire la dépense publique en général, et la dépense militaire en particulier.

La taille et le périmètre de l’État sont bien plus étendus qu’on ne le croit, explique John J. Dilulio, de l’Académie nationale d’administration publique dans le numéro du printemps de National Affairs. C’est davantage que le seul argent que Washington dépense, ou que les gens qu’il emploie. Ce sont aussi les gens du secteur privé qui vivent de cette dépense. Ce sont les organisations sans but lucratif payées pour aider à administrer les programmes publics. Ce sont les sous-traitants qui dirigent ces programmes, les sous-traitants des sous-traitants, etc.

Dilulio appelle cette masse interconnectée le « BIG PAP », pour « Big Inter-Government » et ses « Private Administration Proxies » (en français, mandataires privés de l’administration, NdT). En 2012 par exemple, le DOD a versé 688 milliards de dollars pour financer, entre autres choses, les salaires de quelques 801 000 employés civils et 766 000 sous-traitants. Le BIG PAP du Pentagone regroupe donc davantage de gens que le nombre total de militaires d’active. Le plus gros sous-traitant, Lockheed Martin, embauche à lui seul 40 000 sous-traitants de plus.

Si vous vivez dans le nord de la Virginie, la région la plus densément militaire de l’État fédéré qui reçoit le plus d’argent du Pentagone, vous connaissez presque certainement quelqu’un qui travaille pour le DOD, ou pour un de ses sous-traitants, ou pour un des sous-traitants de ses sous-traitants. Si c’est la Virginie qui reçoit le plus d’argent, un rapport de 2011 du Congressional Research Service (CRS) note que le ministère de la Défense est de loin « le plus gros employeur fédéral dans la plupart des États fédérés ». Il emploie aussi « plus de 90% des employés fédéraux civils à l’étranger ». Le BIG PAP est partout.

Faire du business avec l’État est extrêmement lucratif. Comme Tim Carney du Washington Examiner le notait dans un éditorial de septembre, les trois comtés des États-Unis qui ont un revenu médian dépassant les 100 000 dollars sont tous dans le nord de la Virginie, assez proches du District of Columbia. Il conclut : « Vous pouvez soupçonner d’où cette richesse vient : de l’État fédéral en pleine expansion ».

En moyenne, les employés fédéraux sont mieux payés que leurs homologues du secteur privé. Une étude de 2009 de Chris Edwards, directeur des études fiscales au Cato Institute, a établi que le fonctionnaire fédéral civil moyen gagne en moyenne deux fois plus en salaire et avantages que le travailleur moyen du privé. Selon le CRS, le salaire moyen en 2010 pour l’État fédéral était de 74 800 dollars, contre une moyenne nationale de 44 400 dollars. La différence est plus prononcée encore dans l’industrie militaire. Un rapport de mars 2012 du cabinet de conseil Deloitte a établi que près de 80% des emplois de l’industrie aéronautique et de défense étaient payés pour l’essentiel par l’État, et qu’en 2010 le salaire moyen y était de 80 100 dollars.

Les plus gros sous-traitants militaires finissent par compter sur le Pentagone pour la grande majorité de leur chiffre d’affaires. Selon USAspending.gov, les cinq plus gros bénéficiaires de contrats, prêts et garanties de prêts du ministère de la Défense sont Lockheed Martin, Boeing, General Dynamics, Raytheon et Northrop Grumman. En 2010, le pourcentage du chiffre d’affaires total dû à l’État fédéral était respectivement de 60%, 82%, 63%, 88% et 92%.

L’argent qui gicle de Washington est notoirement (et de manière prévisible) mal dépensé. Le Congrès ne parvient jamais à avoir le moindre contrôle significatif sur les dépenses militaires, et il n’a même pas réussi à adopter un budget en bonne et due forme depuis 2009. Les membres du Congrès ne font qu’empirer les choses en mettant en avant n’importe quel système d’armement ou moteur d’avion, pour peu qu’il puisse être produit dans leur circonscription, et peu importe si le Pentagone en veut ou non.

L’économiste David R. Henderson de la Hoover Institution donne un exemple dans un document de travail de juillet 2012 du Mercatus Center. Le président de la Chambre des Représentants, John Boehner (républicain de l’Ohio) a poussé à financer un moteur de remplacement pour le F-35 Joint Strike Fighter, malgré les objections du ministre de la Défense Robert Gates (qui a estimé que  « se serait un gaspillage de près de trois milliards de dollars »), uniquement parce que le constructeur du moteur avait « un millier de salariés travaillant à ce moteur dans une usine près de Cincinnati » à cette époque.

Les longues périodes de guerre enkystent cette pathologie, liant les sous-traitants du Pentagone dans le tissu de l’État obèse. Un rapport du CRS de mai 2011 a établi que le DOD avait plus de personnel sous-traitant que de personnel en uniforme en Irak et en Afghanistan et que le ministère a dépensé 11,8 milliards de dollars en contrats en Afghanistan et dans les pays voisins pour l’année fiscale 2010. Inutile de dire que ces sous-traitants ne risquent pas de considérer la fin du conflit comme bonne pour les affaires.

Même lorsque les profits des sous-traitants militaires ont atteint un niveau record, le Congrès semble déterminé à les protéger de toute coupe budgétaire. Le lobbying de l’industrie y joue sans doute un rôle. Selon le Center for Responsive Politics, le lobby de l’aérospatiale et de la défense aux États-Unis a financé des campagnes politiques et des comités de soutien à hauteur de 24 millions de dollars durant le cycle électoral de 2008, et a dépensé plus de 60 millions en lobbying en 2011. Lockheed Martin seul a dépensé 15 millions en 2011 en efforts de lobbying, plus 2 millions en contributions politiques. Boeing a dépensé 16 millions la même année.

Dans son article séminal de 1971 intitulé « The Theory of Economic Regulation », l’économiste nobélisé George Stigler a noté que les agences de régulation finissent par devenir captives de groupes d’intérêts qu’elles étaient explicitement censées contrôler. Rédiger une réglementation ou même passer une loi nécessite une connaissance en profondeur de l’industrie ; les agences fédérales et les législateurs ont donc tendance à recruter directement au sein même des entreprises qu’elles ont à  surveiller ou avec lesquelles elles doivent passer contrat. L’inverse aussi est vrai. Pour avoir un meilleur accès à leurs agences de réglementation et aux fonds publics, les entreprises vont embaucher des lobbyistes ayant travaillé pour le Congrès ou des organismes publics. Sur les 408 lobbyistes employés par l’industrie militaire pour faire pression sur le Congrès, 70% ont déjà travaillé pour le Congrès.

Face à cette pression sans relâche pour accroître les dépenses militaires, il y a encore des raisons d’être optimiste. Dans les années 1990, la seule catégorie de dépenses que les législateurs républicains, soi-disant en faveur de la réduction de l’État, ont réussi à réduire, était la dépense militaire, grâce aux bénéfices de la paix alors que l’armée devenait moins cruciale à la fin de la Guerre Froide. Peut-être pourrons-nous en faire autant cette fois-ci.


Traduction de « Six degree of Military Spending » : Benjamin Guyot pour Contrepoints.