Emploi : la science économique « à la française »

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Quinze économistes ont dévoilé leur opinion dans les colonnes des Échos. Et c’est décevant.

Par Jacques Garello.

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Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Des économistes français parmi les plus huppés vont réduire le chômage. Du moins est-ce leur présomption. Ils proposent un remède infaillible : l’adoption d’un « Jobs Act à la française ». Ils auraient pu se manifester plus tôt, François Hollande aurait sans doute pu gagner son pari d’inverser la courbe du chômage. Leur silence est coupable, puisqu’il s’agit d’économistes qui ont pignon sur rue, à commencer par Jean Tirole, prix Nobel 2014, deuxième lauréat français après le regretté Maurice Allais, adversaire militant du libre échange et de l’héritage.

Donc, quinze économistes, dont plusieurs membres de TSE et PSE (respectivement Toulouse School of Economics et Paris School of Economics, « écoles » qui ont joui du soutien permanent des pouvoirs publics et de mécènes du CAC 40) ont dévoilé leur opinion dans les colonnes des Échos lundi 30 mars.

Quelle est leur grande découverte ?

sciences eco rené le honzecC’est que la création d’emploi est liée à la flexibilité du marché du travail, en particulier de la réglementation du licenciement économique. Jusque là, rien que n’importe quel entrepreneur ne sache déjà. Certes, nos économistes entendent modifier l’article L 1233-2 du Code du travail sur la définition de la « cause réelle et sérieuse du licenciement » et supprimer l’article L 1233-4 sur l’obligation de reclassement dans l’entreprise. Ces amendements du Code tombent sous le sens : ils limiteraient le pouvoir discrétionnaire du juge devant lequel serait contesté le licenciement, et l’employeur aurait une plus grande marge de manœuvre. Mais ils ne songent pas un seul instant à contester la philosophie de lutte des classes qui inspire un Code du Travail faisant exception au droit commun des obligations. C’est pourtant l’accord entre employeur et salarié, dans le cadre d’un contrat individuel librement conclu, qui permettrait d’embaucher et licencier sans avoir à couvrir un parcours du combattant aujourd’hui dissuasif de la création d’emplois.

De l’avis de nos économistes, d’autres dispositions viendraient accompagner cette réforme majeure : financement des formations dont la qualité est « certifiée par les personnes qui recherchent un emploi » (original), indemnisation du chômage financée par des cotisations de l’entreprise variables avec un système de bonus-malus et « encourageant les demandeurs d’emploi qui le peuvent à sortir au plus vite du chômage » (sic) et révision de la grille des aides sociales pour les « recentrer autour du SMIC » (ce qui dispense les chômeurs de reprendre un emploi). Ces idées ne sont réellement pas sérieuses.

En sens inverse, les idées sérieuses ne sont même pas évoquées. Il n’y a aucune allusion à ce qui pousse les entrepreneurs à créer ou non des emplois. Il n’est rien dit sur la fiscalité des entreprises, l’impôt sur les sociétés n’aurait donc aucun impact. Rien non plus sur la fiscalité personnelle des entrepreneurs, avec une progressivité qui pénalise le succès. La fuite de l’épargne à l’étranger et les délocalisations n’auraient donc rien à voir dans l’affaire. Rien non plus sur le harcèlement textuel dont sont victimes petites et moyennes entreprises qui ne peuvent s’offrir l’aide de comptable et de services sociaux. Rien enfin sur la facture de la Sécurité Sociale, qui plombe les coûts du travail et qui sera de plus en plus élevée tant que l’on n’aura pas brisé le monopole de cette belle administration et changé le système des retraites et de l’assurance maladie.

Reste une question, peut-être la plus intéressante : pourquoi cette référence au Jobs Act ? Nos économistes ignorent-ils ou feignent-ils d’ignorer la vraie nature de ce décret de Barack Obama destiné, lui aussi, à sauver les emplois aux États-Unis ? Le Jobs Act a été une immense gabegie budgétaire ; il a accentué le laxisme monétaire de la Fed. Il a surtout intégré le « Buy American Act » dans le texte, appliquant à l’emploi ce qui était prévu jusqu’à présent pour les produits industriels réputés stratégiques ou prioritaires. Les étrangers n’auront plus accès au marché américain si leur activité ne conduit pas à la création d’emplois pour les travailleurs américains sur le sol des États-Unis. Notamment, ils ne pourront passer des marchés avec des firmes ou des administrations US. Cette disposition a déclenché en 2011 une violente passe d’armes avec les Canadiens qui exportaient une grande partie de leur production vers les États-Unis. Nos économistes seraient donc surpris de savoir que leur référence au Jobs Act les place dans la logique du « patriotisme économique » cher à Christian Estrosi, Arnaud Montebourg et Marine Le Pen.

Par leur ignorance, par leur prétention, nos économistes apportent la preuve que la science économique n’est pas admise dans l’Hexagone. Il est vrai que ce sont souvent de simples économètres mathématiciens, peu connaisseurs du monde de l’entreprise et du travail.

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